Incohérences et cacophonie au sommet de l’Etat : un constat de Serge Abslow.

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Serge Abslow

On aura tout vu dans ce pays où le ridicule a atteint des sommets inquiétants. La journée du vendredi 19 février en est une belle illustration. Pas moins de 5 déclarations faites par 5 hauts responsables appartenant à un même gouvernement. Il y avait longtemps qu’on n’avait pas vu une telle boulimie communicationnelle. Et pourtant, on commence par nier les problèmes des Gabonais par un autoritaire “on ne cèdera pas au chantage” brocardé à la une de L’Union, pour finir par agir dans l’urgence quand monte la pression.

C’est le Ministre de la Santé Guy Patrick Obiang qui a ouvert le bal avec sa conférence de presse, de loin la meilleure et la plus démocratique depuis longtemps. On a enfin eu droit à quelques questions de la presse qui ont généré des informations importantes jusqu’ici ignorées. Par exemple, on sait désormais pourquoi le test coûte si cher au Gabon. Un seul kit coûterait environ 100 000 CFA à l’état à l’acquisition. En conséquence, les Gabonais doivent payer un minimum pour contribuer au fonctionnement des centres de dépistage. À supposer que ce soit vrai, était-ce si difficile de le dire pour convaincre?

On a aussi appris l’origine du fameux variant britannique. Il viendrait d’un pays d’Afrique de l’ouest où il n’est pas recensé, et où serait allé en villégiature un jeune Gabonais. C’est la preuve par excellence qu’il aurait fallu, comme le souhaitent les Gabonais depuis longtemps, fermer les frontières aériennes plutôt que d’isoler le grand Libreville du reste du Gabon. Parce qu’il est anormal de voyager plus facilement à l’étranger que d’aller dans notre arrière-pays, comme c’est le cas aujourd’hui? On est vraiment tombés sur la tête !

Puis, contre toute attente, après le discours de fermeté du Ministre de la Santé sur l’ensemble des mesures en lien avec la riposte contre la Covid-19, dans la soirée, le Premier Ministre, Rose Christiane Ossouka va le prendre à contre-pied dans une adresse inattendue, annonçant au contraire de son ministre, la gratuité des tests et des bus. Deux sons de cloches différentes de deux ministres appartenant à un même gouvernement. Une concertation préalable minimale, aurait permis d’éviter ce désaveu du Ministre de la Santé par son Premier Ministre. Ça a le mérite de trahir un certain état d’esprit.

Alors qu’on a à peine digéré toutes ces infos, voilà que se succèdent tour à tour parallèlement, les déclarations du Commandant en chef de la police et du Procureur de la République. On y apprend, ahuris, dans un verbatim menaçant, des infos grotesques et dont le ridicule est plus inquiétant qu’amusant. L’un affirmant qu’aux jets de projectiles essuyés par ses troupes, elles ont répondu par le feu des armes, faisant 2 morts. Il avoue ainsi devant la face de la nation, la violation par la police du principe militaire inaliénable de “la proportionnalité de la riposte”. Le Procureur appréciera.

Au-delà de cette volonté avouée de donner la mort et qui transpire clairement dans l’analyse balistique en lien avec les 2 décès, dont l’un a été touché en pleine tête et l’autre dans le dos, des incohérences émaillent ces deux interventions. En l’espèce, la grosse couleuvre d’un Prado vu sur les lieux du crime, avec à son bord des individus encagoulés, est difficilement avalable. Hormis l’évidence que chacun sait qui porte les cagoules dans ce pays pour exécuter des basses œuvres, que des civils courent le risque de circuler nuitamment dans une ville quadrillée par des check-points aux heures de couvre-feu, pour commettre des crimes gratuits, relève davantage du gag que du vraisemblable.

Comme si cela ne suffisait pas déjà, une 5ème intervention, certainement la plus attendue et dont on espérait qu’elle traiterait avec plus de sérieux et de solennité de toutes ces questions, la porte-parole du gouvernement, donnerait lecture d’un conseil des ministres pourtant convoqué sous le sceau de l’urgence, sans jamais s’intéresser à ces questions importantes en lien avec la fronde sociale contre le coronavirus. On y a donc parlé de tout pour finir, comme à l’accoutumée, par nommer encore et toujours des gens à de nouvelles fonctions diverses. Comme si de rien n’était!

On est alors en droit de se demander si l’autorité suprême, le Président de la République, n’a pas été informé par ses collaborateurs de ministres, de la situation explosive du pays à l’heure d’une “révolution des casseroles” qui va s’amplifiant et dont le bilan commence à s’alourdir? On tombe des nues! Qu’un conseil des ministres tenu en situation d’urgence, ignore royalement les questions en lien avec cette situation d’urgence, est révélateur d’un réel malaise au plus haut sommet de l’état.

Les unes dans les autres, ces 5 déclarations d’hier du gouvernement et ses services rattachés, traduisent une véritable absence de coordination au haut niveau de l’Etat. Si elles mettent en relief d’une part, l’absence d’une solidarité gouvernementale forte, dont l’effectivité réside dans la cohérence et la concordance des déclarations publiques, elles dissimulent mal, d’autre part, la guerre de leadership qui semble s’être emparée des acteurs de la lutte contre le coronavirus, sur fond de coronabusiness.

De toute évidence, la cacophonie produite par ces différents sons de cloches, est aussi assourdissante que la révolution des casseroles qu’elle tente d’étouffer. Il est plus que temps de faire cesser tout ce brouhaha!

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