À Port-Gentil, la question revient avec insistance : qu’est devenue la Zone franche de l’île Mandji ? Présentée depuis plus de deux décennies comme l’un des grands leviers de diversification de l’économie gabonaise et de relance de la capitale économique, cette ambition industrielle semble toujours chercher le chemin de sa concrétisation.
Pourtant, le projet n’a jamais totalement disparu des radars. Il a simplement changé de forme, de dénomination et de portage au fil des années.
Une ambition née il y a plus de vingt-cinq ans
La Zone franche de l’île Mandji trouve son origine dans les années 1990. La loi n°10/2000 a officiellement créé et organisé cette zone à Port-Gentil avec trois objectifs majeurs : attirer de nouveaux investissements industriels, commerciaux et de services, développer les exportations et créer des emplois.
En 2009, l’État a déclaré d’utilité publique un vaste périmètre destiné à son aménagement, situé au nord de l’aéroport de Port-Gentil, couvrant plus de 1 529 hectares, auxquels s’ajoutait une zone maritime.
À l’époque, les ambitions étaient considérables : activités parapétrolières, transformation du bois, logistique, stockage, construction navale, services offshore et développement d’un port industriel et commercial.
En 2015, le gouvernement évoquait encore un projet de près de 1 700 hectares de zones industrielles et résidentielles, complété par une cybercité et un port industriel et commercial. Les projections avancées faisaient état de milliers d’emplois durant la construction et de plusieurs dizaines de milliers à terme.
De la « zone franche » à la ZERP
L’un des éléments importants pour comprendre la situation actuelle est que le projet a progressivement été réorienté vers le concept de Zone économique à régime privilégié (ZERP) de Port-Gentil.
En 2016, le Conseil des ministres avait notamment acté la suppression du Commissariat de la Zone franche de l’île Mandji, en lien avec la création de la ZERP de Port-Gentil.
Autrement dit, parler aujourd’hui de la « Zone franche de l’île Mandji » renvoie à une ambition historique dont le cadre institutionnel a évolué.
Mais cette évolution administrative n’a pas, à elle seule, permis de transformer le vaste espace réservé en véritable locomotive industrielle.
Le paradoxe d’un site stratégique
Le plus grand paradoxe demeure celui-ci : Port-Gentil possède les atouts naturels et industriels nécessaires pour accueillir une grande plateforme économique, mais peine encore à transformer ces avantages en infrastructures structurantes.
La proximité du Cap Lopez, l’activité pétrolière, les compétences développées dans les métiers de l’industrie et du parapétrolier, ainsi que la position maritime de la ville constituent des avantages considérables.
Le projet initial envisageait d’ailleurs un port industriel bénéficiant de profondeurs maritimes favorables. Les études et réflexions menées au fil des années ont également identifié plusieurs secteurs susceptibles de porter le développement de la zone : hydrocarbures, pétrochimie, bois, pêche, transformation industrielle, logistique et services.
Le problème n’est donc pas l’absence de potentiel. Il réside dans le passage du projet à l’investissement, puis de l’investissement à la production.
La raffinerie : nouveau départ ou nouveau rendez-vous manqué ?
Le dossier a toutefois connu une évolution importante en octobre 2025.
Le ministre gabonais du Pétrole et du Gaz a signé avec China Road and Bridge Corporation (CRBC) un protocole d’accord portant notamment sur la construction d’une nouvelle raffinerie à Port-Gentil, dans la ZERP de l’île Mandji. Le projet chinois est présenté comme une nouvelle tentative de renforcer la souveraineté énergétique du Gabon et de développer l’activité industrielle dans la capitale économique.
Cette annonce est importante parce qu’elle redonne une dimension concrète à un site longtemps associé aux promesses d’industrialisation.
Elle doit cependant être appréciée avec prudence : un protocole d’accord n’est pas encore une usine en production. Entre la signature, les études, le financement définitif, les autorisations, les travaux d’infrastructures et la mise en service, le chemin peut être long.
Port-Gentil en sait quelque chose.
Un précédent projet de raffinerie dans la zone franche, porté par Samsung/SK Energy, avait été annoncé avant de rester au point mort pendant plusieurs années. La presse gabonaise relevait encore en 2024 l’absence de concrétisation de cette infrastructure.
Le véritable enjeu : sortir du cycle des annonces
Pour les populations de Port-Gentil, la question n’est donc plus de savoir si la Zone franche est une bonne idée.
La question est désormais : quand les premiers grands chantiers vont-ils réellement commencer ?
Depuis les années 1990, le projet a connu des annonces, des études, des missions d’expertise, des changements de statut, des promesses de financement et plusieurs relances politiques.
La capitale économique attend désormais des preuves tangibles : routes d’accès, réseaux d’eau et d’électricité, équipements portuaires, parcelles aménagées, investisseurs installés, usines en construction et surtout emplois créés.
Le projet doit également être pensé dans une logique de développement intégré. Une zone économique ne peut pas fonctionner comme une enclave industrielle. Elle doit être connectée à la ville, au port, à l’aéroport, aux réseaux énergétiques et aux bassins de main-d’œuvre.
Port-Gentil ne peut plus attendre
La relance de l’île Mandji intervient dans un contexte où Port-Gentil cherche précisément à sortir de sa dépendance historique à l’industrie pétrolière.
Pendant longtemps, le pétrole a fait la richesse de la ville. Mais les fluctuations de l’activité pétrolière ont également exposé son économie aux cycles internationaux. La diversification apparaît donc comme une nécessité, et non comme une simple option.
La ZERP pourrait ainsi devenir un outil majeur pour développer la pétrochimie, la transformation des ressources, la logistique maritime, les services offshore, la construction et réparation navales, la transformation du bois et les activités liées à l’économie bleue.
Mais pour cela, il faut changer de méthode.
Port-Gentil n’a plus besoin d’une nouvelle annonce. Elle a besoin d’un calendrier, d’un financement sécurisé, d’un maître d’ouvrage clairement identifié, d’un dispositif de suivi et d’un tableau de bord public permettant de mesurer l’avancement du projet.
Une nouvelle chance pour l’île Mandji ?
En 2026, le dossier de l’île Mandji n’est donc ni totalement abandonné ni véritablement achevé. Il se trouve dans une nouvelle phase, marquée notamment par la relance du projet de raffinerie et par la volonté de faire de Port-Gentil un pôle industriel.
Le défi est désormais de transformer cette nouvelle séquence en réalité économique.
Car à Port-Gentil, l’attente est immense. Après plus de vingt-cinq ans de promesses, l’île Mandji doit enfin passer du statut de projet à celui de chantier, puis de chantier à celui de plateforme industrielle opérationnelle.
C’est à cette condition seulement que la Zone franche de l’île Mandji pourra réellement devenir ce qu’elle aurait toujours dû être : un moteur de transformation économique, de création d’emplois et de renaissance de la capitale économique du Gabon.

