Intelligence artificielle, robotique, études littéraires : l’Afrique doit-elle repenser sa manière de former sa jeunesse ?
En Afrique, une question devrait désormais être au cœur des débats sur l’éducation et l’emploi : à quoi doit servir un diplôme en 2040 ?
Pendant des décennies, le parcours semblait relativement simple : faire de longues études, obtenir un diplôme d’ingénieur, devenir médecin, comptable, juriste, fonctionnaire ou technicien, puis entrer dans le monde du travail.
Mais le monde de 2040 ne ressemblera probablement pas à celui de 2000.
L’intelligence artificielle progresse rapidement. La robotique quitte progressivement les usines pour entrer dans les services, la logistique, la santé, l’agriculture et demain peut-être dans de nombreux métiers du quotidien. L’IA est déjà capable de rédiger, traduire, analyser des données, programmer, produire des images et assister certaines tâches intellectuelles.
La question n’est donc plus seulement : « Quelles études faut-il faire ? »
La véritable question devient :
« Quelles compétences humaines resteront indispensables dans un monde où les machines savent de plus en plus de choses ? »
Elon Musk nous oblige à regarder le problème en face
Elon Musk pousse cette réflexion jusqu’à ses conséquences les plus radicales.
Dans une interview, il estimait que de nombreux emplois de bureau pourraient être fortement touchés par l’intelligence artificielle et avançait qu’avec la combinaison de l’IA et des robots, le travail humain pourrait, dans certains scénarios, devenir progressivement optionnel. Il évoquait même l’hypothèse d’un « universal high income », tout en reconnaissant qu’une telle transformation pourrait provoquer d’importantes perturbations sociales.
Quelques années auparavant, à propos des robots humanoïdes, Musk déclarait également que le travail physique pourrait devenir un choix plutôt qu’une nécessité.
Il faut évidemment prendre ces prédictions avec prudence. Elles ne constituent pas une certitude scientifique.
Mais elles posent une question essentielle à l’Afrique :
Si une partie des tâches que nous apprenons aujourd’hui à accomplir peut demain être réalisée par une intelligence artificielle ou un robot, devons-nous continuer à former exactement de la même manière ?
Faut-il encore faire des études d’ingénieur classiques ?
La réponse n’est certainement pas : « Non, il ne faut plus faire d’études d’ingénieur. »
Ce serait une erreur.
L’Afrique aura toujours besoin d’ingénieurs capables de construire des routes, des ponts, des centrales électriques, des réseaux d’eau, des infrastructures numériques, des systèmes agricoles, des machines et des solutions énergétiques.
Mais le profil de l’ingénieur de 2040 devra probablement être différent.
L’ingénieur ne devra plus seulement savoir calculer, concevoir ou exécuter.
Il devra également savoir travailler avec l’IA, superviser des robots, comprendre les données, protéger les systèmes numériques, communiquer, gérer des projets et comprendre les enjeux économiques et humains.
Autrement dit, le problème n’est pas l’ingénieur.
Le problème est l’ingénieur qui ne sait travailler qu’à l’ancienne.
La même réflexion vaut pour presque toutes les professions.
Un comptable qui sait utiliser l’intelligence artificielle sera probablement plus compétitif qu’un comptable qui refuse de l’utiliser.
Un journaliste capable d’enquêter, de vérifier une information et d’utiliser l’IA pour analyser des données aura un avantage sur celui qui se contente de produire mécaniquement du texte.
Un agronome capable de travailler avec des drones, des capteurs, des données météorologiques et l’IA pourra transformer l’agriculture.
Un professionnel de la sécurité capable de comprendre la cybersécurité, la vidéo intelligente, les systèmes de surveillance et l’analyse comportementale aura de nouvelles possibilités professionnelles.
Et si les études littéraires devenaient une force dans le monde numérique ?
C’est ici que le débat devient particulièrement intéressant.
On présente souvent les études littéraires, philosophiques, historiques, linguistiques ou en sciences humaines comme des formations éloignées des nouvelles technologies.
Je pense que cette vision doit changer.
Les études littéraires peuvent constituer une formidable porte d’entrée vers les NTIC.
Pourquoi ?
Parce que l’intelligence artificielle fonctionne avec le langage.
Les modèles d’IA traitent des mots, des textes, des concepts, des informations et des intentions humaines.
Or celui qui étudie la littérature apprend précisément à analyser le langage, comprendre les nuances, interpréter un texte, raconter une histoire, argumenter, contextualiser une information et comprendre les comportements humains.
Ce sont des compétences qui ne disparaissent pas avec l’arrivée de l’IA.
Elles peuvent au contraire prendre une nouvelle valeur.
Demain, nous aurons besoin de personnes capables de faire le lien entre la technologie et l’humain.
Des spécialistes du contenu numérique.
Des concepteurs de stratégies éditoriales assistées par IA.
Des experts en communication digitale.
Des spécialistes de la veille et de l’intelligence économique.
Des analystes des données informationnelles.
Des professionnels de l’éthique de l’IA.
Des créateurs de contenus utilisant l’IA.
Des experts capables de vérifier les informations produites par les machines.
Des spécialistes des langues africaines et de leur intégration dans les technologies numériques.
Voilà pourquoi il serait dangereux de considérer les études littéraires comme des études « sans avenir ».
Mon propre parcours illustre cette évolution
Mon parcours constitue justement un exemple de cette passerelle entre les disciplines.
Ma formation en intelligence économique, avec une dimension liée à l’information, à la stratégie et à la sécurité, m’a montré qu’il n’est plus nécessaire d’enfermer un individu dans une seule case.
On peut venir des sciences humaines, de la communication, du droit, de l’histoire ou de la littérature et évoluer ensuite vers les technologies, l’intelligence économique, la cybersécurité, les médias numériques ou l’intelligence artificielle.
Ce qui compte de plus en plus n’est pas uniquement le diplôme obtenu.
C’est la capacité à transformer ses connaissances et à les connecter aux nouveaux outils.
Un diplômé en littérature qui apprend l’IA peut devenir créateur numérique.
Un historien qui apprend la data peut devenir analyste.
Un spécialiste de la communication qui maîtrise les outils d’IA peut travailler dans le marketing numérique.
Un étudiant en langues africaines qui apprend la technologie peut participer au développement de modèles d’IA capables de comprendre le mooré, le dioula, le wolof, le haoussa ou des dizaines d’autres langues africaines.
Le futur appartient peut-être moins aux spécialistes d’une seule matière qu’à ceux capables de relier plusieurs univers.
L’Afrique ne doit pas simplement consommer l’IA
C’est probablement le point le plus important.
L’Afrique ne doit pas attendre 2040 pour découvrir que les technologies ont transformé le marché du travail.
Elle doit commencer maintenant.
Nous devons former des ingénieurs en IA et en robotique, bien sûr.
Mais également des juristes capables de comprendre l’IA.
Des journalistes capables de détecter les contenus générés artificiellement.
Des enseignants capables d’utiliser l’IA.
Des entrepreneurs capables de créer des entreprises technologiques adaptées aux réalités africaines.
Des spécialistes de la cybersécurité.
Des experts en agriculture numérique.
Des professionnels de la santé capables d’utiliser les outils d’aide au diagnostic.
Des linguistes capables de faire entrer les langues africaines dans l’univers numérique.
Et surtout, nous devons apprendre à notre jeunesse à apprendre toute sa vie.
Car le diplôme obtenu à 22 ans ne pourra peut-être plus garantir une carrière jusqu’à 60 ans.
Le diplôme ne disparaîtra pas. Il changera de rôle.
En 2040, je ne crois pas que nous aurons nécessairement moins besoin de diplômes.
Nous aurons surtout besoin de diplômes accompagnés de compétences pratiques.
Le jeune Africain devra pouvoir dire :
« Voici ce que j’ai étudié, mais voici surtout ce que je sais faire avec ce que j’ai étudié. »
C’est une différence fondamentale.
La formation initiale deviendra le socle.
La formation continue deviendra la règle.
Et l’intelligence artificielle deviendra probablement un outil de travail aussi courant que l’ordinateur ou le smartphone le sont aujourd’hui.
Notre véritable retard serait de former les jeunes pour les emplois d’hier
Le danger pour l’Afrique n’est pas seulement le chômage.
Le danger est de créer chaque année des milliers de diplômés parfaitement préparés pour un marché du travail qui n’existera plus sous la même forme.
Nous devons donc poser une question beaucoup plus ambitieuse :
Quelle université africaine voulons-nous en 2040 ?
Une université qui produit uniquement des diplômés ?
Ou une université qui produit des créateurs, des entrepreneurs, des chercheurs, des ingénieurs, des analystes, des communicants et des innovateurs capables de travailler avec les machines sans devenir dépendants d’elles ?
La technologie ne doit pas être considérée uniquement comme une menace pour l’emploi africain.
Elle peut devenir une opportunité historique.
À condition que l’Afrique ne soit pas uniquement le marché des technologies conçues ailleurs.
Elle doit aussi devenir un lieu où l’on invente les technologies de demain.
En conclusion : ne choisissons plus entre littérature et technologie
Le débat ne devrait donc pas opposer les études littéraires aux études scientifiques.
Il devrait opposer les formations figées aux formations capables d’évoluer.
L’ingénieur doit apprendre à communiquer.
Le littéraire doit pouvoir apprendre le numérique.
Le juriste doit comprendre l’IA.
Le journaliste doit comprendre les algorithmes.
L’entrepreneur doit comprendre les données.
Et tous doivent apprendre à travailler avec les machines.
À l’aube de 2040, la question ne sera peut-être plus :
« Es-tu ingénieur ou littéraire ? »
Elle sera :
« Que sais-tu faire que l’intelligence artificielle ne peut pas facilement remplacer, et surtout, que sais-tu faire AVEC elle ? »
Pour la jeunesse africaine, c’est peut-être là que se trouve l’une des batailles décisives des vingt prochaines années.
Ne préparons pas nos enfants au monde que nous avons connu. Préparons-les au monde qu’ils vont construire.
Docteur Jacky Bayili en Science de l’information et de la communication, web journaliste indépendant…
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