Perenco, la brute du pétrole

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Exploitation de Perenco en République démocratique du Congo

Inconnu du grand public, le groupe Perenco deuxième producteur français de pétrole après Total, il est accusé d’atteintes à l’environnement, de violation des droits humains et de dissimulation de ses avoirs dans les paradis fiscaux. 7joursinfo vous propose l’enquête de Disclose.

Discret mais puissant, Perenco se présente comme le premier groupe pétrolier indépendant d’Europe. Cette multinationale, qui s’est développée dans l’ombre du géant Total, revendique l’exploitation de 3 000 gisements d’hydrocarbure dans quatorze pays et réalise un chiffre d’affaires estimé à 7 milliards d’euros. Une success-story qui profite avant tout à ses propriétaires : la famille Perrodo, 15e fortune française. Un clan milliardaire qui a donné son nom à l’entreprise (Perrodo Energy Company) et qui s’est enrichi loin des projecteurs.

N’étant pas cotée en Bourse, Perenco n’est pas tenue aux mêmes règles de transparence que ses principaux compétiteurs. Et avec moins de 10 000 salariés à travers le monde, la compagnie n’est pas non plus soumise à la loi sur le devoir de vigilance de 2017 qui impose aux entreprises françaises de lister les risques liés à leurs activités pour l’environnement et les populations.

Pourtant, son fonds de commerce mérite qu’on s’y attarde : le pétrolier est spécialisé dans le rachat de gisements en fin de vie dont les majors du secteur cherchent à se débarrasser. Et dans plusieurs pays où il s’est implanté, le groupe franco-britannique est désormais associé à des scandales environnementaux et humains. Il est même accusé d’avoir financé des groupes paramilitaires en Colombie et contribué à l’expulsion de communautés indigènes au Guatemala.

HUBERT LE « CONQUÉRANT »

De ses bureaux parisiens jusqu’à ses forages dans la mangrove congolaise et au cœur de l’Amazonie péruvienne, Perenco cultive le secret des affaires. Dès les premières semaines de l’enquête de Disclose et Investigate Europe (IE), alors que la direction du groupe n’avait pas encore été contactée, l’un de nos journalistes a reçu un courriel surprenant : « Je suis le responsable des relations publiques de Perenco, et j’ai cru comprendre que vous vous intéressez à la société. » Par ces quelques lignes, l’entreprise nous avertit : elle a des yeux et des oreilles partout.

L’histoire de Perenco débute dans un paradis fiscal : les Bahamas. C’est là, en 1967, qu’Hubert Perrodo, fils d’un marin pêcheur breton, est mis sur la piste de l’or noir par un magnat américain des hydrocarbures pour lequel il accomplit des petits boulots : « Si tu veux faire fortune, petit, il faut te lancer dans le pétrole ! » En 1971, Hubert le « conquérant » pose ses valises à Singapour où il se lance d’abord dans le service maritime pour des sociétés pétrolières et rencontre son épouse avec qui il aura trois enfants. Dans la décennie qui suit, il devient armateur et fonde son entreprise de forage. Puis, en 1992, Perenco voit le jour.

Depuis la mort du patriarche, en 2006, dans un accident d’alpinisme, c’est le fils aîné, François Perrodo, 45 ans, qui tient les rênes de l’empire familial. Formé à l’Ecole nationale supérieure du pétrole et des moteurs, ce passionné de course automobile n’a rien changé à la recette qui a fait la fortune de son père. Quarante ans plus tard, outre la compagnie pétrolière, les Perrodo possèdent plusieurs châteaux réputés dans le vignoble bordelais et, plus étonnant, le média en ligne Konbini.

François Perrodo, 45 ans, a pris la tête du groupe Perenco après le décès de son père.

Chez Perenco, « le pétrole reste une aventure », comme l’annonce le slogan de l’entreprise. Mais en plus de l’extraction, les Perrodo sont passés maîtres dans un autre art, celui des montages financiers aux contours flous. Si les sièges sociaux de la compagnie sont domiciliés dans les beaux quartiers de Londres et de Paris, le groupe est avant tout composé d’une myriade de sociétés installées dans des paradis fiscaux. Aux Bahamas, par exemple, la multinationale s’appuyait en 2016 sur une soixantaine de holdings, disposant elles-mêmes d’une ribambelle de filiales installées partout dans le monde. L’intérêt : renforcer l’opacité qui entoure les finances du groupe et sa structure.

ARCHITECTURE FINANCIÈRE OPAQUE

Pour mettre sur pied cette organisation financière complexe, le clan Perrodo s’est associé à une poignée d’hommes de confiance. L’un d’entre eux n’est autre que le père d’Agnès Pannier-Runacher, l’actuelle ministre de la transition énergétique. Jean-Michel Runacher était en effet aux côtés d’Hubert Perrodo à la création du groupe et en est toujours l’un des personnages clés. Après avoir occupé les postes de directeur financier, de directeur général et d’administrateur, cet ingénieur de formation est toujours membre de plusieurs conseils d’administration de la multinationale. D’après l’enquête de Disclose et IE, une partie du patrimoine qu’il a accumulé pendant sa carrière a été discrètement transmis aux enfants mineurs de la ministre Agnès Pannier-Runacher, qui n’a jamais n’a jamais rendu son existence publique. Plus d’un million d’euros provenant de fonds spéculatifs hébergés dans des paradis fiscaux et dont la compagnie Perenco fut également le client au moment de la donation.

MÉTHODE RADICALE

Dans sa course pour se hisser à la première place des compagnies pétrolières privées d’Europe, Perenco a opté pour une méthode radicale et peu respectueuse de l’environnement. « C’est sûr que si l’on compare avec les standards de Total ou des grosses boîtes américaines, nous n’y sommes pas », confie un ancien cadre de la multinationale en Afrique. Il admet, à demi-mot, que les actionnaires du groupe « se permettent de remettre en cause certaines pratiques qu’ils estiment incompatibles avec leur modèle ». Un euphémisme au regard des nombreuses atteintes documentées par les ONG, les autorités et les journalistes depuis des années

Enfouissements sauvages de boues toxiques, fuites d’hydrocarbure liées à la vétusté des installations ou encore pollution de l’air, les exemples se suivent et se ressemblent d’un pays à l’autre. Au Gabon, 50 000 m3 de pétrole se sont échappés des cuves de Perenco en avril. Dans la ville de Muanda, en République démocratique du Congo,

l’entreprise brûle jour et nuit du gaz à proximité des habitations, des cultures et des fontaines d’eau potable. Et de l’autre côté de l’Atlantique, au Pérou, le groupe a attaqué le gouvernement en justice pour tenter de bloquer la création d’une réserve naturelle sur sa zone d’exploitation.

Contactée, la direction de Perenco « reconnaît que des accidents liés à ses activités ont eu lieu dans le passé », mais assure avoir toujours été en lien avec les populations au Pérou. La compagnie dit également avoir engagé des investissements importants afin de réduire les pollutions de l’air en RDC. Une affirmation pourtant remise en cause par notre enquête sur le terrain… Dans les semaines et mois à venir, Disclose et IE vont continuer d’enquêter et publier des révélations sur les secrets les mieux gardés du groupe pétrolier franco-britannique. De ses bureaux européens, jusque dans ses forages en Afrique et en Amérique latine.

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