« Pénurie de carburant au Gabon, des milliards dépensés, les mêmes difficultés. » Par Jean Kevin NGADI

Le 8 octobre 2026, la Présidence de la République, par le biais du Communiqué du Conseil des ministres a reconnu que la pénurie de carburant résultait à la fois de perturbations internationales et de fragilités structurelles du dispositif national. Mais une question s’impose. Combien d’argent a déjà été mobilisé pour résoudre ces difficultés, avant et après le coup d’État du 30 août 2023, et quels résultats la population peut-elle réellement constater ?

« Commençons par les subventions. Dans une publication du 20 juin 2023, la Banque mondiale estimait que les subventions aux carburants avaient coûté environ 100,6 milliards de FCFA en 2022, soit 0,7 % du PIB gabonais. Le coût était équivalent à environ deux tiers des dépenses publiques de santé et à plus de la moitié des dépenses consacrées à l’éducation cette année-là. Cette somme servait principalement à limiter les effets de la hausse des prix internationaux sur les consommateurs. Elle ne constituait donc pas un budget destiné à construire une raffinerie ou à moderniser les installations de la SOGARA.

Pour 2023, un document de la Banque mondiale publié en septembre 2024 évalue les subventions aux carburants à 84 milliards de FCFA, contre 193 milliards en 2022. Attention toutefois, l’année 2023 chevauche deux périodes politiques, puisque le coup d’État est intervenu le 30 août. On ne peut donc pas attribuer la totalité de cette dépense au régime précédent ou à la Transition sans disposer d’une ventilation mensuelle. Le constat reste néanmoins important : des dizaines de milliards ont été mobilisés pour contenir les prix, alors que le pays demeurait dépendant des importations de produits raffinés.

Mais le problème ne concernait pas uniquement le prix à la pompe. Il touchait également la gestion de la SOGARA. Dans un article publié le 2 juillet 2024, Gabon Media Time rapportait, en s’appuyant sur les données du ministère de l’Économie, que la raffinerie avait investi 18,436 milliards de FCFA en 2023, soit une hausse de 248,2 % par rapport à 2022. Pourtant, le volume de brut traité était tombé de 998 896 tonnes en 2022 à 666 124 tonnes en 2023, une baisse de 33,3 %. Parallèlement, les importations de produits pétroliers raffinés avaient atteint 491 014 tonnes, en hausse de 42,3 %.

Alors, où sont passés les 18,436 milliards ? La réponse exige de la précision. Selon le tableau de bord économique repris par Gabon Media Time, les investissements de 2023 ont notamment servi à acheter des machines et des pièces de rechange dans le cadre du grand arrêt quinquennal de la raffinerie. Il serait donc abusif de prétendre que cet argent a disparu ou a été détourné sans audit. En revanche, il est légitime de demander quelles machines ont été achetées, quels travaux ont été réalisés, quels équipements ont été remis en service et pourquoi le volume de brut traité a fortement diminué cette année-là. Une dépense d’investissement ne se juge pas seulement à son montant, mais aussi aux capacités qu’elle permet effectivement de restaurer.

Plus préoccupant encore, les difficultés financières de la SOGARA étaient déjà documentées avant le coup d’État. Dans un article publié le 2 février 2023, GabonReview rapportait que le ministre du Pétrole et du Gaz de l’époque, Vincent de Paul Massassa, avait réuni les fournisseurs de brut afin de garantir la continuité de l’approvisionnement de la raffinerie. Les discussions portaient notamment sur les retards de paiement de la SOGARA à ses fournisseurs. Autrement dit, avant même le changement de régime, l’État connaissait les risques que ces difficultés financières faisaient peser sur le raffinage et, par conséquent, sur l’approvisionnement du marché intérieur.

Les documents financiers d’un opérateur pétrolier américain, VAALCO Energy, permettent de préciser le problème. Dans son rapport transmis à la Securities and Exchange Commission américaine, l’entreprise indiquait qu’au 31 mars 2023, la SOGARA lui devait 20,3 millions de dollars, une créance échue depuis novembre 2022. Au 30 septembre 2023, la créance déclarée s’élevait encore à 17,9 millions de dollars. Ces données montrent que les retards de paiement étaient suffisamment importants pour figurer dans les documents financiers d’un fournisseur international. Elles ne permettent cependant pas, à elles seules, de déterminer le montant total des dettes de la SOGARA envers tous ses fournisseurs ni le montant finalement réglé par l’État.

Voilà donc le véritable lien entre l’ancien régime et la Transition. Avant août 2023, les problèmes de paiement, les difficultés de raffinage et le recours aux importations étaient déjà présents. Après le coup d’État, les autorités de la Transition ont hérité de ce dispositif, mais elles devaient aussi en corriger les faiblesses. Or, la pénurie d’octobre 2026 montre que la question de la continuité de l’approvisionnement reste entière. Cela ne signifie pas que rien n’a été fait depuis 2023. Cela signifie que les résultats doivent être mesurés à partir des investissements effectivement réalisés, des capacités de production restaurées et de la sécurité des stocks, et non uniquement à partir des annonces.

Enfin, le communiqué du Conseil des ministres du 8 octobre 2026 affirme que le mécanisme de stabilisation des prix à la pompe coûte désormais 30 milliards de FCFA par mois, contre 7 à 9 milliards avant la guerre en Ukraine. Ce montant est considérable. Il ne peut toutefois pas être comparé mécaniquement aux dépenses annuelles de subvention publiées par la Banque mondiale, car les périodes, les méthodes de calcul et le périmètre comptable peuvent différer. Il appelle néanmoins une explication précise de la part de l’État sur les sommes réellement versées, les bénéficiaires, les volumes concernés et les raisons de cette hausse.

La question centrale est donc simple. Si des centaines de milliards ont été consacrés aux subventions et si des dizaines de milliards ont été investis dans la SOGARA, quels progrès mesurables ont été obtenus pour garantir un approvisionnement régulier ? Pour y répondre, il faut publier les audits financiers de la raffinerie, les investissements exécutés, les dettes réglées, les capacités réellement disponibles et les stocks de sécurité constitués.

Les Gabonais n’ont pas seulement besoin de savoir combien l’État dépense. Ils ont le droit de savoir ce que ces dépenses changent concrètement dans leur quotidien. Tant que la population continue de subir des pénuries, le débat ne peut pas se limiter au coût des crises internationales. Il doit aussi porter sur l’efficacité des dépenses publiques, la continuité des politiques entre les régimes et les résultats obtenus par les responsables successifs. »

Jean Kevin NGADI,
Analyste politique engagé et observateur de la vie publique Gabonaise.





Assistant Edu Gabon

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