Roland Duboze : l’homme qui a filmé le Gabon s’en est allé

Discret, exigeant et passionné, le directeur de la photographie et réalisateur aura traversé plus de trois décennies de l’histoire du cinéma et de l’audiovisuel gabonais. Sa disparition laisse derrière elle des images, des souvenirs et une mémoire professionnelle qu’il faudra désormais préserver.
Il y a des hommes qui occupent la lumière et d’autres qui passent leur vie à la fabriquer. Roland Duboze appartenait à la seconde catégorie.
Pendant plus de trente ans, cet homme discret a consacré son regard au cinéma et à l’audiovisuel. Il a travaillé derrière les caméras, réglé les lumières, construit des cadres, accompagné des réalisateurs et participé à la naissance de nombreuses œuvres qui ont raconté le Gabon, ses hommes, ses cultures et ses réalités.
Ce vendredi, son parcours s’est brutalement interrompu.
Après plusieurs années marquées par des problèmes de santé et un long séjour médical en Europe, Roland Duboze était revenu au Gabon. Hospitalisé depuis environ deux semaines à Libreville, il semblait devoir prochainement retrouver son quotidien. Mais un arrêt cardiaque en a décidé autrement.
Il avait  consacré une grande partie de son existence à enregistrer les images des autres. Désormais, c’est son propre visage qui entre dans la mémoire du cinéma gabonais.
De Bruxelles au cinéma gabonais
L’histoire professionnelle de Roland Duboze commence véritablement à la fin des années 1970.
En 1978, il quitte le Gabon pour la Belgique. Direction Bruxelles, où il entreprend des études de cinéma à l’Institute of Media Arts (IAD).
Ce séjour européen constitue une étape déterminante. Il y acquiert les bases d’un métier qui deviendra sa raison d’être : comprendre l’image, maîtriser la caméra, travailler la lumière et raconter autrement la réalité.
À son retour au Gabon, il rejoint l’univers professionnel du Centre national du cinéma du Gabon, le CENACI. L’institution, qui participe alors à la construction d’une politique nationale de production cinématographique et audiovisuelle, deviendra plus tard l’Institut gabonais de l’image et du son, l’IGIS.
C’est dans cet environnement que Duboze va progressivement inscrire son nom.
Cadreur, opérateur de prise de vues, directeur de la photographie et réalisateur, il va multiplier les expériences et accompagner de nombreux projets.
Il appartient à cette génération de professionnels pour laquelle le cinéma n’était pas encore une industrie facile d’accès. Les équipements étaient lourds, la pellicule exigeante et les moyens souvent limités.
Il fallait donc compenser le manque de ressources par la maîtrise du métier.
L’école de la patience et de la précision
Roland Duboze était un homme de l’image.
Mais il était aussi un homme de la patience.
À l’époque de la pellicule, filmer ne s’improvisait pas. Chaque séquence demandait une préparation minutieuse. La lumière devait être étudiée. Le cadre devait être pensé. La caméra devait être correctement positionnée.
Il n’existait pas cette possibilité aujourd’hui offerte par le numérique de multiplier les prises à moindre coût.
Cette période a façonné son regard.
Même après la révolution numérique, Duboze continuait de considérer la technique comme un savoir qui devait être transmis et maîtrisé.
Il se montrait parfois préoccupé par la facilité avec laquelle les nouvelles technologies permettaient désormais à n’importe qui de produire une image.
Pour lui, posséder une caméra ne faisait pas automatiquement de quelqu’un un professionnel.
Il fallait connaître la lumière. Comprendre le cadrage. Maîtriser l’exposition. Savoir pourquoi une image est belle, mais surtout pourquoi elle raconte quelque chose.
Cette exigence résumait assez bien son approche du métier.
Un nom présent dans les génériques
Le parcours de Roland Duboze se lit dans les génériques.
Les Albinos en Afrique en 1997, Go zamb’olowi en 1999, N’Djamena City en 2006, Home Studio et Tout Blanc tout Noir en 2010, L’Épopée de la musique gabonaise et Le Maréchalat du roi Dieu en 2011, puis Pango et Wally en 2013 : autant de productions auxquelles il a apporté son expérience.
Cette filmographie témoigne d’une carrière qui aura traversé plusieurs périodes du cinéma gabonais.
Elle montre aussi la diversité de ses centres d’intérêt.
Culture, musique, société, personnages, traditions, spiritualité : son objectif s’est intéressé à de nombreux aspects de la vie africaine.
Derrière chaque production, il y avait le technicien, mais aussi l’observateur.
Celui qui savait qu’une image peut devenir, avec le temps, un document historique.
« Pierre de Mbigou », la mémoire de la pierre
Parmi les œuvres auxquelles son nom reste particulièrement attaché figure Pierre de Mbigou.
Ce documentaire de 26 minutes s’intéresse à la stéatite et aux artisans qui travaillent cette pierre dans le sud du Gabon.
Le film, écrit par Imunga Ivanga et produit par Charles Mensah pour le CENACI, donne à voir un savoir-faire traditionnel et la relation particulière entre les sculpteurs et leur matière.
Mais cette œuvre est également révélatrice de la sensibilité de Duboze.
Il ne cherchait pas nécessairement le spectaculaire.
Son regard se portait volontiers sur les gestes, les métiers, les hommes et les éléments qui constituent la mémoire profonde d’une société.
Quelques années auparavant, il avait déjà réalisé Artisanat d’or, en 1982.
Deux œuvres qui montrent son intérêt pour le patrimoine et les savoir-faire.
À travers sa caméra, l’artisan devenait personnage. Le geste devenait récit. La matière devenait mémoire.
Le cinéma comme miroir du pays
C’est peut-être là que réside l’une des principales contributions de Roland Duboze.
Il a contribué à filmer un Gabon qui a changé.
Un Gabon dont certaines rues, certains visages, certains métiers et certaines pratiques ont aujourd’hui disparu ou profondément évolué.
Les images produites à cette époque ne sont donc plus uniquement des œuvres audiovisuelles.
Elles sont devenues des archives.
Elles permettent aux générations actuelles de revoir une partie du pays d’hier.
C’est le destin de nombreuses images : au moment où elles sont tournées, elles semblent ordinaires. Des années plus tard, elles deviennent précieuses.
Roland Duboze avait participé, parfois sans le savoir, à cette immense entreprise de conservation de la mémoire nationale.
Un professionnel qui n’avait pas sa langue dans sa poche
Derrière sa discrétion se cachait également un professionnel capable de porter un regard critique sur son secteur.
Il s’interrogeait sur l’évolution du cinéma gabonais et sur les difficultés du pays à transformer ses expériences accumulées depuis plusieurs décennies en une véritable industrie.
Le Gabon avait pourtant disposé d’outils institutionnels et de structures publiques capables de soutenir la production audiovisuelle.
Mais les résultats n’avaient pas toujours été à la hauteur des ambitions initiales.
Pour Duboze, le problème ne se résumait pas aux financements.
Il concernait aussi la formation, la structuration du secteur, la conservation des archives et la transmission des compétences.
Il craignait que certaines connaissances acquises au fil des décennies disparaissent avec les anciens professionnels.
Son inquiétude était prémonitoire.
Aujourd’hui, alors que plusieurs pionniers du cinéma gabonais ont disparu, la question de la transmission se pose avec encore plus d’acuité.
Une génération qui s’efface
Roland Duboze rejoint désormais une génération dont les figures emblématiques disparaissent progressivement.
Philippe Mory, acteur majeur du cinéma gabonais et proche de Duboze, est décédé en 2016. Charles Mensah, autre grande figure de la production cinématographique nationale, s’était éteint en 2011.
D’autres techniciens, producteurs, réalisateurs et acteurs ayant participé à cette aventure sont également partis.
Avec eux, ce ne sont pas seulement des personnes qui disparaissent.
Ce sont des histoires.
Des anecdotes.
Des méthodes de travail.
Des souvenirs de tournage.
Une certaine manière de faire du cinéma.
C’est pourquoi la disparition de Duboze devrait dépasser le simple hommage funèbre.
Elle devrait ouvrir un chantier national : celui de la mémoire du cinéma gabonais.
Sauver les archives avant qu’il ne soit trop tard
Que restera-t-il de cette génération dans vingt ou trente ans ?
La question mérite d’être posée.
Les œuvres existent, mais où sont les archives ? Où sont les rushes ? Les photographies de tournage ? Les scénarios ? Les témoignages ? Les équipements ? Les documents de production ?
Une politique ambitieuse de conservation et de numérisation du patrimoine audiovisuel gabonais devient indispensable.
Les fonds du CENACI et de l’IGIS, les archives personnelles des professionnels et les productions anciennes constituent un patrimoine qui mérite d’être protégé.
Il faudrait également ǰrecueillir la parole des derniers témoins de cette époque.
Car une fois qu’ils seront partis, certaines histoires seront définitivement perdues.
Roland Duboze avait compris cette urgence.
Sa disparition la rend encore plus évidente.
L’homme derrière la caméra
Dans un monde où les célébrités occupent souvent tout l’espace, Roland Duboze avait choisi une autre place.
La sienne était derrière la caméra.
Il n’était pas celui que le public voyait à l’écran. Il était celui qui permettait aux autres d’y apparaître.
Cette position dans l’ombre ne signifie pourtant pas une absence d’influence.
Au contraire.
Les grands films sont aussi le résultat du travail de ceux dont les noms sont parfois rapidement lus au générique avant de disparaître de l’écran.
Derrière un beau plan, il y a un regard.
Derrière une lumière réussie, il y a un savoir-faire.
Derrière une image qui traverse le temps, il y a un professionnel.
Roland Duboze était cet homme.
Le dernier plan
Il aurait dû sortir de l’hôpital.
Il devait retrouver la vie quotidienne, ses proches et peut-être encore les discussions sur le cinéma, la lumière et l’avenir de l’audiovisuel gabonais.
Le destin en a décidé autrement.
Roland Duboze a tiré sa révérence, laissant derrière lui des films, des images et surtout une empreinte dans l’histoire du cinéma national.
Les réalisateurs avec lesquels il a travaillé continueront à raconter leurs histoires. Les acteurs continueront d’apparaître sur les écrans. Les nouvelles générations utiliseront des caméras toujours plus performantes.
Mais quelque chose aura changé.
Une voix s’est tue.
Un regard s’est fermé.
Un professionnel qui connaissait intimement la lumière ne pourra plus la régler.
Roland Duboze n’est plus là pour regarder le Gabon à travers son objectif. Mais grâce à lui, le Gabon possède encore des images de lui-même.
Et c’est peut-être la plus belle manière de prolonger la vie d’un homme de cinéma : faire en sorte que son regard continue de parler, longtemps après le dernier plan.


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Paul Essonne

Journaliste

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