LETTRE OUVERTE À MES FRÈRES CAMEROUNAIS : CHAISE EN POLITIQUE DE LA POUBELLE, par André Ngoah

Chers frères et sœurs camerounais,

Permettez-moi de m’asseoir un instant sur la chaise de la vérité. Pas la chaise du RDPC, ni celle du MRC, ni celle de Facebook. Non. La petite chaise en plastique qu’on sort devant la cour qu’on n’a pas balayée depuis trois semaines.

Parlons-nous en vérité. Disons-nous les vérités en face, sans tourner autour du bac à ordures.

La première vérité, c’est que l’insalubrité qui règne à Yaoundé, à Douala, à Bafoussam, à Garoua, à Bamenda, partout, n’est pas la faute des élites. Voilà, je l’ai dit. Ce n’est pas Paul Biya qui est venu jeter le sachet d’eau vide devant ton portail à Mokolo. Ce n’est pas un ministre qui a versé l’huile de vidange dans le caniveau à Bonabéri. Ce n’est pas un sénateur qui a déposé la couche de bébé usagée au carrefour Nlongkak.

Qui produit la saleté ? C’est nous-mêmes. Nous-mêmes, collectivement, fièrement, quotidiennement.

On nous a tout appris à l’école primaire, vous vous souvenez ? Maîtresse nous disait : « On ne jette pas les ordures à même le sol. On met les ordures dans le bac à ordures. » On nous a appris à creuser une petite fosse derrière la maison. On nous a appris à balayer la cour le matin, à laver nos mains, à ne pas uriner n’importe où. Nous avons tous eu 20/20 en leçon d’hygiène et salubrité. Et puis nous avons tous décidé d’avoir 0/20 dans la pratique.

D’où vient-il que nous battions aujourd’hui le record d’Afrique Centrale de la saleté ? Comment avons-nous réussi cet exploit olympique ? Nos villes puent, chers frères. Elles ne sentent pas. Elles puent. Elles dégagent. Quand tu arrives à Yaoundé par la route de Mvan, tu es accueilli par une odeur qui te dit : « Bienvenue, tu es en territoire parfumé à l’Eau de Poubelle fermentée. »

On dit qu’on connaît la maturité d’un peuple à partir de l’environnement dans lequel il vit. Si c’est le critère, alors il faut qu’on se pose de vraies questions sur notre bulletin de maturité. Parce que dehors, c’est le chaos.

Et le plus fascinant dans tout ça, c’est que nous avons toujours un bouc émissaire sous la main. Le Gouvernement ! C’est le mot magique. La route est sale ? Le gouvernement. Le caniveau est bouché avec des bouteilles de bière ? Le gouvernement. Tu as jeté tes épluchures de plantain par la fenêtre du taxi ? Le gouvernement aurait dû mettre un policier dans le taxi pour t’empêcher.

Est-ce que vous pensez qu’un gouvernement, même le plus sérieux du monde, dans un pays démocratique comme le nôtre, peut s’en sortir avec une population qui a fait du « colisme », du repli identitaire, de l’incivisme et, disons-le, de la paresse domestique, son sport national ?

Oui, le gouvernement a sa part de responsabilité. HYSACAM ne passe pas. Les mairies dorment. Les plans d’urbanisme sont restés dans les tiroirs depuis 1972. Oui.

Mais nous aussi, nous avons notre part de contrat. Et notre part, c’est quoi ? Salir et ensuite croiser les bras en attendant que le gouvernement vienne nettoyer notre merde ? C’est ça, le patriotisme ?

Qu’est-ce qui nous coûte de balayer notre propre cour, s’il vous plaît ? Qu’est-ce qui nous coûte de mettre un seau devant la maison et de dire à nos enfants : « On met dedans » ? Qu’est-ce qui nous coûte 500 francs pour acheter une pelle ?

Ça ne nous gêne même pas, apparemment. Nous marchons au milieu des ordures comme si c’était des fleurs. Nous mangeons du poisson braisé à côté d’un tas d’immondices qui grouille de mouches, et nous trouvons que les mouches donnent du goût.

Est-ce que nous savons que nous accueillons des touristes ? Est-ce que nous savons que nous accueillons des étrangers ? Quand un touriste atterrit à Douala et que le premier souvenir qu’il ramène dans son pays, ce n’est pas le Mont Cameroun, c’est l’odeur nauséabonde de la rivière qui traverse le marché, de qui est la faute ?

Nous sommes un peuple qui veut le développement, mais qui refuse de développer le geste le plus élémentaire : jeter sa poubelle au bon endroit.

Alors aujourd’hui, moi, votre frère, je vous dis : Avouons-le. Disons-le en chœur, sans honte mais avec volonté de changer : NOUS SOMMES SALES. Voilà. Nous sommes un peuple très sale qui se complaît dans la puanteur et dans la poubelle. Si tel n’était pas le cas, nos villes seraient propres. Parce qu’une ville propre, ce n’est pas une ville que l’État nettoie tous les jours, c’est une ville que les citoyens ne salissent pas tous les jours.

Ma proposition est simple et ne nécessite aucun budget du FMI :

1. Balayons devant notre porte. Chaque matin.
2. Apprenons à nos enfants que le sachet ne se jette pas par la fenêtre.
3. Arrêtons de croire que l’incivisme est une forme de résistance politique. Jeter les ordures dans la rue n’a jamais renversé une dictature.

Beaucoup d’activistes, même certains de mes amis activistes, ne veulent pas qu’on en parle. Ils disent que parler de saleté, c’est distraire le peuple des vrais problèmes. Mais je dis que la saleté EST un vrai problème. C’est le premier miroir de notre conscience collective.

Si nous ne sommes pas capables de gérer un bac à ordures, comment allons-nous gérer un pays ?

Sur ce, je descends de ma chaise.

Prenons nos responsabilités.

Votre frère qui vous aime même quand vous sentez.

André Ngoah
Activiste





Assistant Edu Gabon

Paul Essonne

Journaliste

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *