De Plaine Orety à Akémi-Ndjogoni, la question du devenir des populations déplacées reste au cœur des grands projets urbains
À Libreville, les bulldozers sont devenus, ces dernières années, le symbole d’une ville qui veut se transformer. Routes, boulevards, équipements publics, cités administratives et opérations de restructuration foncière : le Gabon entend accélérer la modernisation de ses espaces urbains.
Mais derrière chaque emprise libérée, il y a des familles.
La question mérite donc d’être posée avec insistance : lorsqu’une habitation est détruite au nom de l’utilité publique, où va la population qui l’occupait ?
L’enjeu n’est pas de remettre en cause le principe des infrastructures publiques. Il est de s’assurer que la modernisation de la ville ne se traduise pas, pour certaines familles, par une nouvelle précarité.
Plaine Orety : un cas qui rappelle la nécessité d’anticiper
L’épisode de la Plaine Orety, à Libreville, illustre concrètement cette problématique. En février 2024, un décret avait déclaré d’utilité publique une parcelle de plus de 200 000 m² dans cette zone et prévoyait que les expropriations nécessaires soient réalisées dans un délai d’un mois ; le texte autorisait également le déguerpissement immédiat des occupants sans titre.
En juin 2025, alors que l’opération de réaménagement de la zone « derrière l’Assemblée nationale » avait commencé, des habitants ont dénoncé les conditions de leur déplacement et demandé des explications sur leur indemnisation et leur relogement. La Présidence avait alors assuré que les personnes ayant subi un préjudice seraient relogées et qu’aucun droit légitime ne serait bafoué.
Cet épisode montre une chose essentielle : la question du relogement ne peut pas être traitée après la destruction des habitations. Elle doit être pensée avant.
Car une fois la maison détruite, la famille doit immédiatement trouver où dormir, où scolariser ses enfants, où poursuivre son activité et comment maintenir ses relations économiques et sociales.
Le risque : déplacer le problème
C’est ici que se situe le véritable danger.
Si une famille déguerpie reçoit une compensation insuffisante pour reconstruire, ou si elle ne dispose d’aucun terrain aménagé, elle devra chercher elle-même une solution.
Et dans un contexte où l’accès au foncier urbain est déjà difficile, cette solution peut être trouvée dans des zones périphériques, non viabilisées ou dépourvues d’équipements.
Le risque est alors de reproduire ailleurs ce que l’on voulait précisément faire disparaître.
Un bidonville détruit peut donner naissance à un autre quartier précaire quelques kilomètres plus loin.
La ville gagne un espace aménagé, mais la collectivité récupère une nouvelle population vulnérable à accompagner.
Le droit à l’indemnisation existe : encore faut-il garantir une solution durable
Le droit gabonais pose pourtant un principe important. La Constitution dispose que nul ne peut être privé de sa propriété lorsque la nécessité publique l’exige, sauf sous la condition d’une juste et préalable indemnisation.
Le Journal officiel prévoit également des procédures spécifiques concernant les expropriations et les déguerpissements, notamment le recensement et l’évaluation des biens concernés.
Mais une question demeure fondamentale : une indemnisation financière suffit-elle à résoudre le problème du logement ?
Pour une famille modeste, recevoir une somme d’argent ne signifie pas automatiquement pouvoir acheter une nouvelle parcelle, payer les frais de construction et retrouver un environnement comparable à celui qu’elle vient de perdre.
C’est pourquoi l’indemnisation devrait être pensée avec une véritable politique de réinstallation.
Pourquoi ne pas aménager les parcelles avant de démolir ?
Une solution concrète pourrait être développée au Gabon : préparer les terrains d’accueil avant de déplacer les populations.
L’État ou les collectivités pourraient identifier des réserves foncières destinées à la réinstallation des ménages affectés par les grands travaux.
Ces terrains seraient préalablement viabilisés : routes, drainage, eau, électricité, assainissement et, lorsque nécessaire, écoles, centres de santé et espaces commerciaux.
Les familles recevraient ensuite leur indemnisation et pourraient reconstruire sur une parcelle sécurisée.
Cette méthode permettrait de transformer une opération de déguerpissement en véritable opération de restructuration urbaine.
Libreville ne peut pas repousser indéfiniment ses populations vers les périphéries
Le problème est particulièrement sensible dans la capitale.
Libreville concentre les activités économiques, administratives et une grande partie des services essentiels. Déplacer une famille très loin de son lieu de vie peut signifier éloignement du lieu de travail, augmentation des coûts de transport, changement d’école pour les enfants et rupture des solidarités de proximité.
La question du logement doit donc être pensée avec celle de l’emploi, des transports et des services publics.
Une parcelle située très loin de Libreville, sans transport régulier ni infrastructures, ne constitue pas nécessairement une véritable solution de relogement.
Reloger, ce n’est pas seulement trouver un terrain. C’est recréer les conditions minimales d’une vie urbaine.
Des compensations récentes : un signal à consolider
Cette problématique est également visible dans les opérations de modernisation de la voirie du 3e arrondissement de Libreville. En août 2026, des compensations ont été annoncées pour les populations affectées par les emprises des travaux dans les secteurs d’Akémi-Ndjogoni et de la Baie des Cochons.
Ces opérations montrent que la compensation des populations peut être intégrée aux grands projets d’aménagement. L’enjeu est désormais de faire de cette pratique un mécanisme systématique, transparent et anticipé, plutôt qu’une réponse intervenant une fois que les tensions sont apparues.
Ne pas créer aujourd’hui les bidonvilles que l’on détruira demain
Le Gabon a besoin de moderniser ses villes. Mais cette modernisation doit être accompagnée d’une politique foncière et sociale à la hauteur des transformations engagées.
Avant de déplacer une population, il faudrait pouvoir répondre clairement à plusieurs questions :
Combien de familles sont concernées ?
Combien seront indemnisées et selon quels critères ?
Où seront-elles relogées ?
Les terrains d’accueil sont-ils viabilisés ?
Comment seront pris en charge les enfants, les personnes vulnérables et les activités économiques affectées ?
Quel mécanisme existe en cas de contestation de l’indemnisation ?
Ces questions ne sont pas accessoires. Elles constituent une partie intégrante du projet d’aménagement.
Construire des routes, mais aussi construire des solutions humaines
Le développement du Gabon ne peut évidemment pas être bloqué par la présence d’habitations sur les emprises nécessaires aux infrastructures publiques.
Mais le développement ne devrait pas non plus se faire au prix de la création de nouvelles poches de pauvreté.
La véritable réussite d’un grand chantier ne se mesure pas seulement à la qualité du boulevard construit ou à la superficie libérée.
Elle se mesure aussi au devenir des populations qui vivaient sur son emprise.
Détruire une maison peut prendre quelques minutes. Reconstruire une vie peut prendre des années.
Le défi pour le Gabon est donc de passer d’une logique de simple déguerpissement à une logique de réinstallation planifiée, indemnisée et accompagnée.
C’est à cette condition que les grands projets urbains pourront produire une ville plus moderne sans produire, en parallèle, les bidonvilles de demain.
Aménager la ville, oui. Déplacer la précarité, non.

