« La décision numéro 06025 du Commandement en chef des Forces de police nationale (FPN), parue ce 10 juillet 2026 , prise à l’issue du conseil de discipline du 29 avril 2026 et validée par la hiérarchie compétente, repose sur un fondement réglementaire précis qu’il convient, par souci d’objectivité juridique et de respect des institutions, de rappeler avant toute analyse critique. En effet, l’administration policière n’a pas agi en dehors du droit positif existant ; elle a appliqué les dispositions actuellement en vigueur, notamment l’article 17 du décret de 2019 encadrant le statut des élèves-policiers ainsi que les règles issues du Code de discipline militaire applicables aux forces soumises à un régime particulier. Dans une institution de souveraineté comme la Police nationale, où l’ordre, la hiérarchie et la continuité opérationnelle constituent des exigences fondamentales, le respect des textes demeure un principe essentiel au fonctionnement républicain.
Il convient donc de saluer le professionnalisme et le sens du devoir des responsables des Forces de police nationale qui, dans le cadre de leurs prérogatives, ont veillé à l’application des règles régissant leur institution. Une République ne peut exister sans institutions fortes, sans discipline et sans respect de l’autorité administrative. Toutefois, dans un État de droit moderne, l’application d’un texte ne clôt jamais le débat juridique lorsque celui-ci semble entrer en tension avec des normes supérieures. La véritable force d’une institution réside également dans sa capacité à interroger ses propres règles, à les adapter et à les perfectionner lorsque l’évolution du droit et de la société l’exige.
Car la question de fond posée par cette affaire dépasse largement la situation personnelle de ces huit jeunes femmes car une grossesse, qui constitue un état biologique temporaire et non une faute professionnelle en soi, peut-elle justifier une exclusion définitive d’une carrière publique alors que des mécanismes alternatifs tels que la suspension temporaire, le report de formation ou l’aménagement du parcours administratif pourraient permettre de concilier les exigences du service et les droits fondamentaux de la personne concernée ?
Cette interrogation devient d’autant plus importante lorsqu’elle est examinée à la lumière des engagements internationaux du Gabon. La République gabonaise a volontairement ratifié plusieurs instruments juridiques majeurs relatifs à la protection des droits des femmes. Parmi ceux-ci figure la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF/CEDAW), adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 18 décembre 1979 et ratifiée par le Gabon. Son article 11 paragraphe 2 sous a) impose aux États parties de prendre les mesures appropriées afin d’interdire le licenciement ou toute sanction professionnelle fondée sur la grossesse ou la maternité.
À cet engagement universel s’ajoute le Protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples relatif aux droits des femmes en Afrique, connu sous l’appellation de Protocole de Maputo, adopté le 11 juillet 2003 et ratifié par le Gabon. Son article 13 consacre notamment le droit des femmes à l’égalité d’accès à l’emploi ainsi qu’à une protection contre toutes les formes de discrimination professionnelle liées à leur condition féminine.
Or, ces engagements internationaux ne sont pas de simples orientations politiques. Ils disposent d’une valeur juridique supérieure dans l’ordre interne gabonais. En effet, conformément à l’article 90 de la Constitution gabonaise, les traités et accords internationaux régulièrement ratifiés et publiés ont une autorité supérieure à celle des lois et des règlements, sous réserve de leur application par l’autre partie. Ainsi, aucune disposition réglementaire nationale ne peut être durablement maintenue sans être confrontée à ces normes supérieures auxquelles la République a librement souscrit.
Dès lors, la question posée par l’article 17 du décret de 2019 n’est pas celle de savoir si ce texte existe juridiquement, mais plutôt celle de sa compatibilité avec la hiérarchie des normes. Lorsqu’une disposition réglementaire apparaît susceptible d’entrer en contradiction avec les principes constitutionnels et les engagements internationaux de l’État, la grandeur d’une République consiste précisément à savoir réexaminer ses règles afin de garantir leur cohérence avec les valeurs qu’elle proclame.
Au niveau national, le bloc de constitutionnalité gabonais offre également des garanties importantes. Le Préambule de la Constitution affirme l’égalité de tous les citoyens devant la loi sans distinction de sexe et reconnaît la nécessité d’assurer à la femme une protection particulière liée à la maternité. Dès lors, si les impératifs de disponibilité opérationnelle des forces de sécurité constituent des exigences légitimes, ils ne peuvent conduire automatiquement à une sanction définitive lorsque des solutions proportionnées peuvent préserver à la fois l’intérêt du service et les droits fondamentaux.
Cette exigence de proportionnalité apparaît d’autant plus pertinente lorsqu’on observe le traitement réservé à d’autres situations d’indisponibilité temporaire. Lorsqu’un élève-policier est victime d’une blessure physique durant un entraînement, l’administration peut prévoir un report de formation ou un aménagement du parcours. Il apparaît donc nécessaire d’interroger la différence entre une incapacité physique accidentelle, qui peut bénéficier d’une solution temporaire, et une maternité qui entraîne actuellement une exclusion définitive.
Cette réflexion rejoint pleinement les orientations exprimées par le Chef de l’État, Chef du Gouvernement et Chef suprême des Armées, Son Excellence le Général de Brigade Brice Clotaire Oligui Nguema. Lors du premier Conseil des ministres de l’année 2026, tenu le 5 janvier 2026, le Président de la République a inscrit la lutte contre les discriminations fondées sur le genre parmi les priorités gouvernementales, en demandant aux administrations concernées de renforcer les politiques publiques favorisant l’égalité et la protection des droits des femmes.
Cette vision a été réaffirmée le 8 mars 2026, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, lorsque le Chef de l’État a rappelé l’engagement du Gouvernement en faveur de l’égalité des chances, de l’autonomisation des femmes et de leur participation pleine et entière au développement national. Ces engagements témoignent d’une ambition politique claire, faire du Gabon une République où les femmes ne sont pas seulement valorisées dans les discours, mais effectivement protégées dans les institutions.
Dans cette même dynamique, l’engagement de la Première Dame, Madame Zita Oligui Nguema, en faveur de l’autonomisation des femmes et des jeunes filles, notamment à travers le Réseau national des femmes leaders depuis 2025, participe à cette volonté nationale de renforcer la place des femmes dans la société gabonaise.
Dès lors, le maintien d’une disposition pouvant être interprétée comme une exclusion définitive liée à la maternité créerait une contradiction regrettable avec cette dynamique portée par les plus hautes autorités de l’État. Au moment où le Gabon cherche à renforcer son image internationale en matière de gouvernance, de droits humains et d’État de droit, la cohérence entre les engagements proclamés et les pratiques administratives devient un enjeu majeur.
Dans cette perspective, il appartient aux responsables des Forces de police nationale ainsi qu’au Chef suprême des Armées d’exercer cette qualité essentielle aux grands dirigeants, cette capacité d’adapter l’application des règles lorsque l’intérêt supérieur de la République l’exige. La discipline est indispensable ; elle constitue même le socle de toute institution militaire ou policière. Mais la discipline républicaine ne doit jamais être confondue avec une rigidité absolue. Une grande institution n’est pas celle qui refuse d’évoluer, mais celle qui sait corriger ses textes lorsqu’ils ne correspondent plus pleinement aux exigences de justice et d’équité.
L’histoire récente des grandes institutions militaires démontre d’ailleurs que cette évolution est possible. Aux États-Unis, le 19 avril 2022, l’US Army a adopté une nouvelle directive relative à la grossesse, à la période post-partum et à la parentalité (« Army Directive 2022-06 »), sous l’impulsion de sa hiérarchie militaire. Cette réforme n’a pas affaibli l’armée américaine ; elle a démontré qu’une institution de défense pouvait préserver son efficacité opérationnelle tout en améliorant la prise en compte des réalités humaines de ses personnels.
Au Général Commandant en chef des Forces de police nationale comme au Chef suprême des Armées, cette affaire offre donc l’opportunité d’inscrire leur action dans l’histoire comme celle d’autorités capables de conjuguer fermeté institutionnelle et sagesse républicaine. Accorder une seconde chance ne serait pas un recul de l’autorité ; ce serait au contraire la manifestation d’un leadership moderne, humain et conforme aux engagements internationaux du Gabon.
Cependant, cette seconde chance suppose également une démarche respectueuse de la part des intéressées. Mesdemoiselles, il vous appartient désormais d’exercer les voies de recours que vous reconnaît la République, avec dignité, respect et confiance envers vos institutions. Un recours gracieux adressé à l’autorité compétente ayant pris ou validé la décision de radiation constituerait une première étape permettant d’exposer votre situation, de rappeler votre engagement au service de l’État et de solliciter un réexamen de votre dossier.
Cette démarche ne doit pas être perçue comme une opposition à votre hiérarchie, mais comme l’exercice normal d’un droit dans un État de droit. Elle peut permettre à votre administration d’apprécier de nouveau les circonstances, d’examiner les possibilités d’aménagement et, pourquoi pas, de vous offrir cette seconde chance qui préserverait à la fois votre avenir professionnel et l’honneur de l’institution policière.
Car derrière ces huit jeunes femmes, il n’existe pas seulement huit carrières suspendues. Il existe des familles, des proches, des parents et des personnes qui comptent sur elles économiquement et socialement. Leur donner une nouvelle possibilité de servir la République ne serait donc pas uniquement un geste humain ; ce serait aussi un investissement dans des citoyennes qui avaient choisi de consacrer leur énergie, leur discipline et leur engagement au service de la nation.
Une institution véritablement forte n’est pas celle qui sanctionne davantage ; c’est celle qui sait parfois corriger, accompagner et transformer une difficulté en progrès historique. »
Jean Kevin NGADI, Analyste politique engagé et observateur de la vie publique gabonaise.
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