Le geste politique qui pourrait donner un autre sens au mot « Libération »
Et si, à 24 heures de la célébration de la Fête de la Libération qui se déroule à Makokou, le président de la République décidait de faire de la liberté un acte politique majeur ?
La question mérite d’être posée, même si elle relève aujourd’hui de l’hypothèse.
À la veille du 30 août, alors que le chef de l’État, Brice Clotaire Oligui Nguema, s’apprête à célébrer à Makokou, dans l’Ogooué-Ivindo, la troisième édition de la Fête nationale de la Libération, un geste en faveur d’Alain-Claude Bilie-By-Nze aurait une portée considérable.
L’ancien Premier ministre, figure importante de l’ancien régime et adversaire d’Oligui Nguema lors de la présidentielle de 2025, est détenu à la prison centrale de Libreville depuis le 16 avril 2026 dans le cadre d’une procédure portant notamment sur des faits présumés d’abus de confiance et d’escroquerie. Une demande de mise en liberté a par ailleurs été rejetée par la justice en juin.
Dans ces conditions, la question n’est pas de savoir si le chef de l’État doit se substituer aux magistrats. Il ne le doit pas.
La véritable question est plutôt de savoir s’il peut utiliser les prérogatives constitutionnelles et les mécanismes légaux dont dispose l’État pour favoriser, lorsque les conditions juridiques sont réunies, un geste d’apaisement national.
Une libération qui ne serait pas une faveur, mais un message.
L’image serait puissante.
À quelques heures de la commémoration du 30 août 2023, date fondatrice du nouvel ordre politique gabonais, le président de la République pourrait choisir de poser un geste en direction de celui qui fut à la fois Premier ministre de l’ancien régime et l’un de ses adversaires politiques les plus visibles.
Ce serait une manière de dire que la Libération ne signifie pas seulement la fin d’un système politique.
Elle pourrait également signifier la fin des rancœurs, la fin des règlements de comptes et l’ouverture d’un nouveau chapitre national.
Car une fête nationale de la Libération ne peut véritablement porter son nom que si elle donne également à voir un pays capable de dépasser les fractures du passé.
Et si le président Oligui Nguema faisait de cette fête un moment de réconciliation ?
Attention toutefois : le président n’est pas le juge
Il faut ici éviter une confusion dangereuse.
La justice est indépendante. Le président de la République ne saurait ordonner à un magistrat de libérer un détenu, pas plus qu’il ne peut transformer une procédure judiciaire en décision politique.
La Constitution de la Ve République reconnaît néanmoins au président le droit de grâce. Mais le droit de grâce s’applique juridiquement à un condamné ; il ne doit donc pas être présenté comme un pouvoir permettant au chef de l’État de mettre fin, par simple décision présidentielle, à une détention préventive.
Dans le cas Bilie-By-Nze, toute éventuelle remise en liberté devrait donc passer par les mécanismes prévus par la procédure pénale et les autorités judiciaires compétentes, ou par tout autre mécanisme légal applicable à sa situation.
C’est précisément dans le respect de cette séparation que pourrait résider la grandeur du geste.
Le président pourrait être le garant de l’apaisement sans devenir celui qui rend la justice à la place des juges.
Se mettre au-dessus de la mêlée
Brice Clotaire Oligui Nguema pourrait, dans cette hypothèse, choisir de se placer au-dessus de la mêlée politique.
Il ne libérerait pas « son adversaire ».
Il libérerait, symboliquement, un ancien haut responsable de l’État qui appartient désormais à l’histoire politique du Gabon.
Ce serait un message adressé à tous ceux qui observent la construction de la Ve République : le nouveau pouvoir n’a pas vocation à reproduire les pratiques de l’ancien système.
L’adversaire politique d’hier peut-il devenir le citoyen protégé par le même État de droit que tous les autres ?
C’est là que se situe l’enjeu.
De Bilie-By-Nze à la réconciliation nationale
Le cas Bilie-By-Nze dépasse aujourd’hui la seule personne de l’ancien Premier ministre.
Son maintien en détention est devenu un sujet politique et institutionnel, notamment parce que ses proches et certains acteurs de la vie publique interrogent la portée de la procédure et le rapport entre justice et politique.
Dans ce contexte, une évolution favorable de sa situation pourrait contribuer à désamorcer une partie des tensions.
Elle ne signifierait pas que les faits reprochés sont inexistants.
Elle ne signifierait pas non plus que la justice doit abandonner son travail.
Elle signifierait que l’État peut choisir l’apaisement sans renoncer au droit.
Et c’est peut-être là toute la subtilité du geste.
Le symbole de Makokou
Le choix de Makokou pour accueillir la troisième édition de la Fête de la Libération donne encore davantage de relief à cette réflexion.
Le programme de cette édition s’étend du 27 au 31 août et dépasse largement la seule cérémonie commémorative du 30 août. La ville doit devenir, pendant plusieurs jours, le centre politique et événementiel du pays.
Dans cette atmosphère, le président pourrait vouloir donner à la fête une dimension historique supplémentaire.
Imagine-t-on le message ?
« Nous avons libéré le Gabon d’un système. Nous devons maintenant libérer les consciences de la haine, de la vengeance et des divisions. »
Ce serait une autre lecture du 30 août.
Une lecture plus politique.
Mais surtout plus humaine.
Le père de la Nation face à son adversaire d’hier
Dans la tradition politique africaine, le chef de l’État est souvent considéré comme le père de la Nation.
Cette conception comporte des risques lorsqu’elle conduit à confondre autorité politique et pouvoir judiciaire.
Mais elle peut aussi avoir une dimension positive : celle du rassemblement.
Un père ne choisit pas ses enfants en fonction de leurs opinions politiques.
Il doit pouvoir parler à ceux qui le soutiennent comme à ceux qui l’ont combattu.
C’est pourquoi un geste en direction de Bilie-By-Nze pourrait être interprété non comme une faiblesse, mais comme une démonstration de confiance en soi et de sérénité du pouvoir.
Un pouvoir sûr de sa légitimité n’a pas toujours besoin de vaincre ses adversaires.
Il peut parfois choisir de les réconcilier avec la République.
Le risque politique existe
Une telle décision ne serait évidemment pas sans risques.
Certains pourraient y voir une intervention politique dans une affaire judiciaire.
D’autres pourraient considérer qu’elle remet en cause l’indépendance de la justice.
D’autres encore pourraient demander pourquoi Bilie-By-Nze plutôt qu’un autre détenu.
C’est pourquoi, si une évolution devait intervenir, elle devrait être juridiquement irréprochable, clairement motivée et applicable selon des critères objectifs.
Le pouvoir gagnerait davantage à laisser parler le droit qu’à donner l’impression d’une décision personnelle.
Et si la Libération commençait par un geste de clémence ?
Le 30 août est devenu un marqueur majeur de la nouvelle histoire politique du Gabon.
Mais une République ne se consolide pas uniquement par des cérémonies, des défilés et des discours.
Elle se construit aussi par des actes.
La véritable puissance d’un chef d’État ne réside pas seulement dans sa capacité à sanctionner. Elle réside aussi dans sa capacité à pardonner, à apaiser et à rassembler — lorsque le droit le permet.
C’est pourquoi, à 24 heures de la Fête de la Libération, une question peut légitimement traverser le débat national :
Et si Brice Clotaire Oligui Nguema décidait de faire de la situation d’Alain-Claude Bilie-By-Nze un symbole de la nouvelle République ?
Non pas en ordonnant à la justice de faire ce qu’elle ne doit pas faire.
Mais en favorisant, dans le strict respect de la loi et des procédures, une issue qui permettrait à l’ancien Premier ministre de retrouver la liberté si les conditions juridiques sont réunies.
Ce serait alors plus qu’une décision concernant un homme.
Ce serait un message adressé à toute une Nation :
la Libération ne doit pas seulement être la victoire d’un camp sur un autre. Elle doit être la victoire du Gabon sur ses divisions.
Et peut-être qu’à Makokou, au cœur de l’Ogooué-Ivindo, le président pourrait donner au mot « Libération » sa signification la plus forte : celle d’une République suffisamment sûre d’elle-même pour tendre la main à ceux qui, hier encore, étaient ses adversaires.

