Sylvia entre les mains de la justice

La confrontation de mercredi dernier a mis en lumière pas mal d’abus commis par l’épouse d’Ali Bongo. Mais, cette dernière ne serait jamais allée aussi loin sans complicité, active ou passive.

De l’incarcération de Sylvia Bongo sourdent des questions. Comment une personnalité sans statut ni existence constitutionnelle a-t-elle pu caporaliser l’appareil d’État ? Est-ce de sa faute si aucune institution n’a eu le cran de la ramener à l’ordre ?

On n’en finit plus d’en apprendre sur les «cinq ans d’absence» d’Ali Bongo. Il y a quelques jours, des membres du Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI), dénonçaient l’immixtion de Noureddin Bongo Valentin dans la gestion des affaires publiques. Avec l’incarcération de Sylvia Bongo, la justice charrie son lot de questions rhétoriques, c’est-à-dire d’interrogations permettant d’affirmer une conviction ou d’attirer l’attention sur un fait. Durant le procès de Christian Patrichi Tanasa, l’épouse d’Ali Bongo fut décrite comme l’ex-marraine d’un cartel sans foi ni loi, ne reculant devant rien ni personne et prête à tout pour s’en mettre plein les poches. Au terme de sa confrontation avec Brice Laccruche Alihanga, mercredi dernier, elle est apparue comme une personnalité jadis trop puissante, capable d’instrumentaliser la justice, l’administration, l’ensemble des services de l’État et même des entités privées.

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ia Bongo est poursuivie pour concussion, détournement de fonds, blanchiment de capitaux, recel, faux et usage de faux. Mais, son placement en détention préventive ne doit pas être réduit à la sanction de ces seuls chefs d’accusation. Il doit être compris comme la conséquence d’une usurpation de pouvoir. Au-delà, il doit être vu comme la confirmation de la compromission des institutions. Aux dires des conseils de son vis-à-vis, l’ancienne Première dame aurait commis pas mal d’abus. Elle aurait, pêle-mêle, exigé la délivrance d’un mandat de dépôt à l’encontre de Brice Laccruche Alihanga, récupéré une partie de son patrimoine, ordonné l’annulation de son titre de propriété sur un immeuble puis l’établissement d’un autre, faisant d’elle le propriétaire du bien. Pis, elle aurait organisé le détournement de centaines de milliards pour financer son train de vie.

L’épouse d’Ali Bongo serait-elle parvenue à de telles extrémités si le parquet, les officiers de police judiciaire, l’administration des Impôts, la Conservation foncière et des hypothèques, les services financiers de l’Etat, certaines entreprises publiques et banques ne lui obéissaient pas au doigt et à l’œil ? Aurait-elle commis de telles outrances si le gouvernement avait fait pièce à ses velléités ? Serait-elle arrivée à de telles transgressions si la Cour constitutionnelle lui avait rappelé sa place ? Aurait-elle agi de la sorte si le Parlement ne donnait pas suite à ses caprices ? À toutes ces questions, on peut opposer une conviction : jamais l’épouse d’Ali Bongo ne serait allée aussi loin si les institutions ne s’étaient pas couchées devant elle, lui faisant publiquement allégeance, comme quand Rose-Christiane Ossouka Raponda lui rendit hommage devant la Représentation nationale, en plein discours de politique générale.

Faire la lumière sur les «cinq ans d’absence» d’Ali Bongo

Nos comportements ne relèvent pas seulement de notre liberté. Ils ne sont pas uniquement imputables à l’éducation ou à nos ambitions. Ils découlent aussi de nos droits, de notre rapport à autrui, de la réaction des autres et de leur capacité à se faire respecter. Par nature, l’humain a tendance à abuser de son pouvoir. Si personne ne lui en fixe les limites, il cède à l’envi de les repousser, quitte à tomber dans l’arbitraire. Comment une personnalité sans statut ni existence constitutionnelle a-t-elle pu caporaliser l’appareil d’État ? Est-ce de sa faute si aucune institution n’a eu le cran de la ramener à l’ordre ? Les responsabilités ne sont-elles pas partagées ? De l’incarcération de Sylvia Bongo sourdent ces questions. Après tout, durant les cinq dernières années, les institutions ont défendu un système, une famille, au lieu de protéger la République. Niant la réalité, leurs dirigeants ont développé des arguties juridiques et une rhétorique adaptée aux intérêts de quelques-uns.

 

Sylvia Bongo a certes agi seule, en âme et conscience. Mais, elle ne serait jamais allée aussi loin sans complicité, active ou passive. Pour une justice plus équitable, il faut interroger la responsabilité des dépositaires de l’autorité publique. Tous l’ont laissée faire. Certains ont construit leurs carrières sur une proximité supposée d’avec elle. Il s’en est même trouvé pour assister à des réunions présidées par elle en leurs qualités respectives. En février dernier, elle a présidé la task force du programme Gabon égalité en présence du Premier ministre d’alors. En juillet, elle a inauguré un centre médical, sous les applaudissements des ministres en charge de la Santé et de l’Éducation nationale. À chaque fois, l’absence de son époux fut relevée. Dans un tel contexte, pouvait-elle garder le sens de la mesure ? Comment et pourquoi des membres du gouvernement se sont-ils prêtés à ce jeu ? Pour ne pas laisser une impression de justice des vainqueurs, il faut faire la lumière sur les «cinq ans d’absence» d’Ali Bongo.

Paul Essonne

Journaliste

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