L’affaire de Mouila a franchi un cap. Ce qui aurait dû être un rappel à l’ordre ferme contre toute atteinte à l’autorité judiciaire prend peu à peu les traits d’un procès à rebours, où ce sont les magistrats qui se retrouvent mis en accusation.
« Le symptôme est grave. Dans un État de droit, le Garde des Sceaux n’a pas vocation à se faire l’avocat des appareils sécuritaires lorsqu’ils entrent en collision avec les juridictions. Il est le garant de l’équilibre de la chaîne pénale, le protecteur de l’autorité des décisions de justice. Or, les déclarations récentes du Ministre de la Justice laissent entendre l’inverse. Parler d’« arrogance », de « zèle », de manque de « tempérance » à propos de procureurs qui tentent simplement d’exécuter un mandat, c’est faire de l’application de la loi une faute.
Que reproche-t-on aux magistrats de Mouila ? D’avoir poursuivi ? D’avoir rappelé que les agents pénitentiaires, comme tout citoyen, sont justiciables ? Si tel est le grief, alors le pays s’engage sur une pente dangereuse. Une République bascule toujours au moment où ceux qui font appliquer la loi deviennent plus exposés que ceux qui la défient.
L’histoire récente offre des garde-fous. En Afrique du Sud, la Cour constitutionnelle a envoyé Jacob Zuma en prison en 2021 pour outrage à la justice, malgré les menaces de déstabilisation. Au Kenya, en septembre 2024, l’Inspecteur général de la police par intérim a été condamné à six mois de prison pour avoir ignoré des convocations judiciaires. Dans les deux cas, le message était identique : les armes exécutent la justice, elles ne la trient pas.
C’est ce principe qui semble aujourd’hui fragilisé au Gabon. Si des agents peuvent empêcher l’exécution d’un mandat sans réaction immédiate, un précédent s’installe. Et les précédents, en matière institutionnelle, sont plus corrosifs que les crises elles-mêmes.
Le discours appelant à la « retenue » des magistrats envoie un signal ambigu. Faut-il comprendre qu’un procureur doit peser le poids politique des personnes visées avant de poursuivre ? Si oui, ce n’est plus seulement l’indépendance de la justice qui est atteinte, c’est l’égalité devant la loi qui vacille.
Monsieur le Président, votre responsabilité est là. L’affaire dépasse Mouila, dépasse le SYNAMAG, dépasse le Ministre. Ce que les Gabonais observent, c’est la capacité de la Vᵉ République à protéger ses institutions quand elles entrent en tension avec la force publique.
L’État doit trancher. Soit il réaffirme que nul corps armé ne peut négocier l’exécution d’une décision judiciaire. Soit il laisse s’installer l’idée qu’il existe des zones où la force prime sur le droit. Et lorsqu’un pays donne l’impression que certains peuvent discuter l’autorité des juges, ce n’est plus la magistrature qui est fragilisée. C’est l’État lui-même qui perd son monopole moral de la légitimité.
La question est simple et redoutable : si le Ministre de la Justice s’inquiète davantage du ton des magistrats que des actes dénoncés contre ceux qui défient la justice, qui protège encore l’autorité judiciaire dans la République ? »
Jean Kevin Ngadi-Analystee politiqu, citoyen engagé.
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