« Dans les matitis, on dit qu’un pays commence à guérir le jour où les puissants apprennent à craindre les juges. Depuis quelques jours, la question revient dans les buvettes, aux carrefours poussiéreux et dans les taxis de Libreville jusqu’à Cocobeach : qu’attendent Londres et Rabat pour donner suite à la notice rouge d’Interpol visant Sylvia Bongo Ondimba et son fils Nourredine ?
La question brûle les lèvres comme le piment dans le nkumu. Au-delà du dossier judiciaire, c’est un symbole qui se joue. Une rupture avec la vieille culture de l’impunité où le Trésor public était traité comme un héritage familial, géré entre salons climatisés et comptes offshore.
Pendant des décennies, détourner l’argent public au Gabon relevait presque d’un art décoratif. Les hôpitaux s’éteignaient à petit feu pendant que des villas poussaient plus vite que les écoles. Les routes se transformaient en champs de bataille lunaires, tandis que certains comptes bancaires prenaient du poids avec une insolente bonne santé.
Le vent semble avoir tourné.
Le 12 novembre, lors d’un procès conduit par le procureur général Eddy Narcisse Minang, Sylvia Bongo et Nourredine ont été condamnés par contumace à 20 ans de réclusion criminelle pour détournement de deniers publics et blanchiment. Une décision lourde, rare, presque impensable il y a quelques années dans un pays où les intouchables vivaient au-dessus des lois.
Aujourd’hui, la justice gabonaise envoie un message : le temps où le pouvoir protégeait automatiquement les puissants s’éloigne.
Certes, le Commonwealth n’a pas de code pénal unique imposant automatiquement l’extradition. Mais entre conventions anticorruption, coopération judiciaire internationale et mécanismes d’Interpol, les États membres disposent des instruments pour coopérer face aux crimes économiques. Londres le sait. Rabat aussi, même si le Maroc n’est pas membre du Commonwealth.
Beaucoup rappellent qu’au cours de la transition gabonaise, le Commonwealth s’était montré attentif aux questions de gouvernance, de transparence et d’État de droit. Il serait paradoxal d’applaudir les discours sur la bonne gouvernance et de rester sourd lorsque la justice réclame des comptes.
Ce dossier dépasse les personnes concernées. Il touche à la crédibilité du « Gabon nouveau » promis par le président Brice Clotaire Oligui Nguema depuis son serment du 3 mai 2025. Ce jour-là, il avait juré de restaurer l’État, de protéger les biens publics et de combattre les détournements qui ont longtemps transformé la richesse nationale en buffet privé pour élites gloutonnes.
Pour une fois, les actes semblent vouloir suivre le rythme des discours.
Le peuple observe. Les matitis regardent. Habitués aux grands sermons sans lendemain, les citoyens veulent voir si la justice ira jusqu’au bout, sans peur, sans calcul, et sans passeport diplomatique capable d’effacer les fautes.
Une justice souveraine ne choisit pas ses accusés selon leur nom de famille. Elle frappe là où les preuves la conduisent, même lorsque les palais tentent encore de négocier avec l’impunité.
Le Gabon apprend peut-être une vérité simple : un pays ne devient pas fort lorsque ses dirigeants échappent à la justice, mais lorsque la justice n’a plus de visage à épargner. »
Clay Martial Obame Akwe, journaliste Essayiste.
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