Depuis le mercredi 1er juillet 2026, une séquence vidéo fait le tour des réseaux sociaux. On y voit le Président de la République, Chef de l’État et Chef du Gouvernement, Brice Clotaire Oligui Nguema, s’adresser avec fermeté au responsable de l’un des nombreux chantiers publics financés par l’État, en l’occurrence celui de l’entreprise AM&T. Le message est sans ambiguïté, il ne veut ni justifications ni explications interminables ; il exige que les immeubles soient livrés au plus tard le 16 août 2026.
« La scène a été largement saluée. Beaucoup y voient le symbole d’un dirigeant exigeant, d’un bâtisseur déterminé à rompre avec la culture des retards. Soit. Mais une République ne peut pas se satisfaire d’une image, aussi forte soit-elle.
En effet, si cette vidéo concerne un chantier exécuté par AM&T, elle soulève une question qui dépasse largement cette seule entreprise. Elle renvoie à la manière dont l’État sélectionne les entreprises appelées à réaliser les grands projets publics. À ce titre, le cas de BUILDING CONSTRUCTION COMPANY (BCC) mérite une attention particulière. Selon les données officielles de la Direction Générale des Marchés Publics que nous avons consultées, les neuf marchés identifiés attribués à BCC depuis février 2024, représentant environ 64,75 milliards de FCFA, l’ont tous été selon la procédure de l’entente directe (gré à gré). Dès lors, derrière les images de fermeté présidentielle, une interrogation fondamentale demeure, quels critères président au choix des entreprises auxquelles sont confiés des marchés publics de plusieurs dizaines de milliards de francs CFA, et quelles garanties de transparence entourent ces décisions ?
En démocratie, la transparence commence bien avant la livraison d’un bâtiment. Elle commence le jour où l’État choisit l’entreprise qui exécutera les travaux. C’est précisément là que le débat doit quitter le registre de l’émotion pour entrer dans celui des faits. Or les données publiées sur le portail officiel de la #Direction #Générale des #Marchés #Publics montrent une réalité qui mérite d’être examinée avec la plus grande rigueur. Elles révèlent que #BUILDING #CONSTRUCTION #COMPANY (BCC) n’est pas une entreprise née avec le nouveau pouvoir. Sous l’ancien régime, le 22 septembre 2020, cette société obtient deux marchés dans le cadre du Programme d’Investissement dans le Secteur de l’Éducation (PISE), financé par l’Agence française de développement (AFD) et piloté par l’ANGTI. Le premier concerne la réhabilitation et l’extension de l’école publique d’Angondjé pour 1 438 155 637 FCFA ; le second porte sur la construction de l’école primaire d’Ondogo pour 1 699 536 609 FCFA. Soit un montant total de 3 137 692 246 FCFA. Plus important encore, ces deux contrats ont été attribués à l’issue d’un #appel d’#offres #ouvert, c’est-à-dire dans le cadre d’une procédure de mise en concurrence.
En revanche, les données officielles disponibles pour la période postérieure au 30 août 2023 dessinent un paysage radicalement différent. Entre le 7 #février 2024 et le 8 #juillet 2025, les documents publiés par la DGMP font apparaître au moins neuf marchés publics attribués à cette même entreprise, couvrant l’éducation, les bâtiments administratifs de la Cité Émeraude, la santé et les infrastructures financières de l’État. Leur montant cumulé atteint environ 64,75 milliards de FCFA. Fait marquant, les #neuf #marchés #recensés dans cette période ont tous été #attribués par #entente #directe. Dans le même temps, selon des chiffres officiels présentés par le gouvernement, 93,25 % des marchés publics, en valeur, ont été conclus par entente directe en 2025, alors que cette procédure est censée demeurer exceptionnelle et dérogatoire.
À lui seul, le projet de la Cité Émeraude illustre l’ampleur des sommes en jeu. Selon les données officielles de la Direction Générale des Marchés Publics, les deux marchés attribués à BCC pour la construction de six immeubles administratifs représentent un montant cumulé de 53 591 962 810 FCFA, soit plus de 53,59 milliards de FCFA. Autrement dit, à eux seuls, ces deux contrats concentrent près de 83 % des 64,75 milliards de FCFA de marchés identifiés en faveur de cette entreprise entre février 2024 et juillet 2025. Une telle concentration de ressources publiques sur un seul projet et au profit d’un même opérateur appelle inévitablement un niveau de transparence, de justification et de contrôle à la hauteur des enjeux financiers engagés. Plus les montants sont élevés, plus le devoir de rendre des comptes devient une exigence démocratique et républicaine.
Le contraste est saisissant. D’un côté, deux marchés obtenus par appel d’offres ouvert pour un peu plus de 3,1 milliards de FCFA. De l’autre, neuf marchés identifiés représentant près de 65 milliards de FCFA, attribués par entente directe. Ce constat ne constitue pas, en lui-même, la preuve d’une irrégularité. En revanche, il impose une obligation politique et morale de rendre des comptes. #Pourquoi un tel #changement de #pratique ? #Quelles #circonstances #exceptionnelles justifiaient le recours répété à une #procédure dérogatoire ? #Quels #rapports #techniques, quelles #évaluations #économiques et quelles motivations juridiques ont fondé ces décisions ? Dans une République qui revendique la rupture avec les pratiques d’hier, ces questions ne devraient pas être perçues comme des attaques, mais comme l’expression normale du contrôle citoyen.
Une autre interrogation mérite d’être posée avec la même sérénité. Qui est exactement BCC ? Quelle est la composition de son capital ? Qui en sont les bénéficiaires effectifs ? Quel est son parcours dans le secteur du BTP ? Combien de grands ouvrages comparables a-t-elle réalisés au Gabon ou à l’étranger ? Quelle est l’étendue de ses capacités techniques, de ses effectifs qualifiés, de son parc d’équipements et de sa solidité financière ? Ces questions ne visent pas à discréditer l’entreprise. Elles découlent tout simplement du principe selon lequel plus une société reçoit des marchés publics représentant plusieurs dizaines de milliards de francs CFA, plus le niveau d’information mis à la disposition des citoyens doit être élevé.
Le Président de la République a raison d’exiger des délais. Mais les Gabonais sont tout aussi fondés à exiger des explications. Car un immeuble livré dans les temps ne répond qu’à une seule exigence, celle de l’efficacité. Un marché attribué dans des conditions parfaitement transparentes répond, lui, à une exigence supérieure, celle de la confiance publique. Or une nation ne se construit pas seulement avec du béton, des grues et des inaugurations. Elle se construit aussi avec des institutions capables de démontrer, documents à l’appui, que chaque franc du contribuable est engagé dans le respect de la concurrence, de la transparence et de l’intérêt général.
Jean Kevin NGADI Analyste politique engagé et observateur de la vie publique gabonaise
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