La lutte contre la pauvreté ne peut reposer uniquement sur la création d’emplois ou la croissance économique. Elle suppose également la mise en place d’un système de protection sociale capable d’identifier les ménages vulnérables, de les protéger contre les chocs et, surtout, de les accompagner vers l’autonomie. Au Gabon, la consolidation d’une véritable politique de filets sociaux apparaît ainsi comme l’un des leviers possibles d’une politique sociale plus efficace.
Les filets sociaux désignent l’ensemble des dispositifs non contributifs destinés à soutenir les personnes et les ménages pauvres ou vulnérables. Ils peuvent prendre la forme de transferts monétaires, d’aides alimentaires, de programmes de travaux publics, de soutien à la scolarisation, d’accès aux soins ou encore d’accompagnement vers des activités génératrices de revenus.
Du dispositif d’aide à un véritable système
Le Gabon n’est pas à ses premières initiatives dans ce domaine. Depuis plusieurs années, les pouvoirs publics ont engagé des programmes visant à mieux protéger les populations vulnérables. La Banque mondiale soulignait déjà la nécessité, pour le pays, de disposer d’un système de protection sociale combinant notamment transferts monétaires et activités génératrices de revenus.
Une nouvelle étape semble aujourd’hui se dessiner avec la mise en place du Registre social unifié du Gabon (RSUG). Présenté en juillet 2026, son objectif est notamment de permettre une meilleure identification des personnes vulnérables et de contribuer à la digitalisation des services de protection sociale non contributive. Les autorités présentent cet outil comme un moyen d’améliorer l’utilisation des ressources publiques dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion.
L’enjeu est désormais de transformer cet instrument administratif en véritable outil de politique publique.
Mieux cibler pour mieux aider
La première condition d’une politique de filets sociaux efficace est la connaissance précise des bénéficiaires. Qui sont les ménages pauvres ? Où vivent-ils ? Quels sont leurs revenus, leurs charges familiales, leur accès à l’éducation, à la santé, à l’eau, à l’électricité ou à l’emploi ?
Le registre social doit permettre de répondre à ces questions et d’éviter que les aides soient distribuées de manière dispersée ou sans mécanisme suffisamment fiable de ciblage.
Cette démarche doit également intégrer les réalités des zones urbaines et rurales. Les difficultés rencontrées par un ménage précaire de Libreville ne sont pas nécessairement les mêmes que celles d’une famille vivant dans une zone rurale ou enclavée.
Des transferts qui doivent conduire à l’autonomie
Une politique de filets sociaux ne devrait pas se limiter à distribuer une allocation. Le transfert monétaire doit pouvoir constituer un point de départ vers l’autonomisation.
C’est pourquoi les aides pourraient être articulées avec la formation professionnelle, l’apprentissage, l’accès au financement, l’entrepreneuriat, les activités génératrices de revenus et l’accompagnement des jeunes et des femmes.
Cette orientation est déjà présente dans le programme gabonais d’amélioration de la protection sociale et d’accès aux activités génératrices de revenus présenté en 2026.
L’objectif serait ainsi de passer progressivement d’une logique de « donner pour survivre » à une logique de « protéger pour permettre de devenir autonome ».
La question du financement
Une politique sociale durable nécessite toutefois des ressources régulières. Le financement des filets sociaux ne peut dépendre exclusivement de programmes ponctuels ou de financements extérieurs.
Le Gabon dispose d’un avantage lié à ses ressources économiques, mais la question essentielle demeure celle de la pérennisation budgétaire. L’État doit pouvoir déterminer chaque année les ressources consacrées aux filets sociaux, les populations ciblées, les montants transférés et les résultats obtenus.
La transparence et l’évaluation doivent également accompagner cette politique. Il ne suffit pas de comptabiliser le nombre de bénéficiaires : il faut mesurer l’évolution de leurs conditions de vie, leur accès aux services essentiels et leur capacité à sortir progressivement de la vulnérabilité.
S’inspirer des expériences africaines
Plusieurs pays africains montrent qu’un système de filets sociaux peut progressivement dépasser le stade de programmes isolés pour devenir une véritable architecture nationale de protection sociale. La Banque mondiale cite notamment l’Éthiopie, le Kenya, le Mozambique, le Rwanda et la Tanzanie parmi les pays ayant fait évoluer leurs dispositifs vers des systèmes plus structurés.
Au Rwanda, le programme Vision 2020 Umurenge a permis d’élargir considérablement la couverture des dispositifs de protection sociale. Dans les districts ciblés, la couverture des principaux filets sociaux est passée de 67 % à 92 % des ménages éligibles dans le cadre du programme soutenu par la Banque mondiale.
En Éthiopie, le Productive Safety Net Program constitue l’un des dispositifs de grande ampleur du continent. Les programmes de filets sociaux y touchent plusieurs millions de personnes pauvres et vulnérables et recourent de plus en plus aux paiements électroniques.
Au Kenya, le Hunger Safety Net Programme illustre l’intérêt d’un registre permettant d’identifier à l’avance les populations vulnérables et de disposer de mécanismes capables d’étendre rapidement les transferts en cas de sécheresse ou de crise.
Ces expériences ne constituent pas des modèles à reproduire mécaniquement. Elles montrent cependant qu’un dispositif efficace repose généralement sur quelques piliers : un registre social fiable, un ciblage transparent, des transferts réguliers, des mécanismes de paiement sécurisés, un financement durable et une évaluation permanente des résultats.
Pour le Gabon, la mise en place d’un système national de filets sociaux suffisamment ciblé, financé et évalué pourrait ainsi constituer un instrument important de lutte contre la pauvreté. L’enjeu ne serait plus seulement de venir en aide aux populations vulnérables, mais de leur donner les moyens de retrouver progressivement leur autonomie. Les expériences du Rwanda, de l’Éthiopie et du Kenya montrent, à des degrés différents, qu’une telle transformation est possible lorsque la protection sociale devient une véritable politique publique et non une succession de mesures ponctuelles.

