Le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, a donné un coup d’accélérateur à un dossier qui traîne depuis plusieurs mois : celui de la construction des sièges de Canal+ et d’Airtel au Gabon. Les deux groupes, qui disposent chacun d’une parcelle mise à leur disposition depuis environ un an, n’ont toujours pas engagé les travaux. Une situation qui interroge sur la place et la contribution des grandes entreprises étrangères dans le développement du pays.
Des terrains, mais toujours pas de bâtiments
Le rappel présidentiel a le mérite de remettre au centre du débat une question souvent passée sous silence : que laissent réellement les grandes multinationales au pays dans lequel elles exercent leurs activités ?
Canal+ et Airtel figurent parmi les entreprises étrangères les plus visibles dans le paysage économique et commercial gabonais. Présentes depuis plusieurs années, elles disposent d’une importante clientèle et occupent une place significative dans leurs secteurs respectifs. Pourtant, malgré l’attribution de parcelles destinées à accueillir leurs sièges, les grues et les engins de chantier se font toujours attendre.
Pour le chef de l’État, cette situation ne saurait s’inscrire durablement dans la logique de transformation du pays engagée depuis plusieurs années. L’injonction présidentielle apparaît ainsi comme un rappel à l’ordre, mais également comme un signal adressé à l’ensemble des opérateurs économiques bénéficiant des facilités accordées par l’État.
Car attribuer une parcelle ne constitue que la première étape. Encore faut-il que le bénéficiaire réalise effectivement le projet pour lequel elle lui a été accordée.
Le Gabon, simple marché ou véritable territoire d’investissement ?
Au-delà des cas de Canal+ et d’Airtel, le sujet soulève une problématique plus large. Certaines multinationales installées au Gabon fonctionnent depuis des années dans des bâtiments loués, alors que leurs activités génèrent des revenus importants sur le marché national.
La question n’est évidemment pas de remettre en cause leur présence ou leur rôle dans l’économie. Elle consiste plutôt à s’interroger sur leur niveau d’investissement dans le patrimoine immobilier et économique du pays.
Dans plusieurs États africains, certaines grandes entreprises internationales ont fait le choix de construire leurs propres sièges. Ces infrastructures ne constituent pas uniquement des espaces administratifs. Elles deviennent des vitrines de l’entreprise, des lieux modernes de travail et parfois de véritables repères architecturaux dans les capitales.
Pourquoi ce qui est possible ailleurs ne le serait-il pas au Gabon ?
La construction d’un siège représente pourtant bien davantage qu’une opération immobilière. Elle mobilise des architectes, des bureaux d’études, des entreprises de BTP, des fournisseurs, des artisans et une main-d’œuvre locale. Elle génère donc une activité économique tout au long du chantier et contribue, à terme, à la création d’un environnement professionnel plus moderne pour les salariés.
Construire, c’est aussi participer au développement du pays
Dans un Gabon engagé dans une politique de transformation de ses infrastructures et de modernisation de son environnement urbain, les grandes entreprises devraient être considérées comme des partenaires du développement national.
Un siège moderne peut participer à la transformation d’un quartier, à la valorisation du foncier et à l’amélioration de l’image d’une ville. Il peut également traduire concrètement la confiance d’un groupe dans les perspectives économiques du pays.
L’enjeu est donc de passer d’une logique de présence commerciale à une logique de présence économique durable.
Une multinationale qui réalise un investissement immobilier significatif au Gabon inscrit davantage son activité dans le territoire. Elle ne se contente plus d’y vendre ses produits ou services : elle y développe une partie de son patrimoine, crée de l’activité et participe à la structuration de son environnement économique.
L’État doit aussi clarifier les règles du jeu
La fermeté présidentielle pose cependant une autre question : celle du suivi des terrains attribués aux entreprises et aux investisseurs.
Lorsqu’une parcelle est accordée pour la construction d’un siège ou d’une infrastructure économique, des délais et des obligations devraient être clairement définis. En cas de non-respect, l’État doit pouvoir demander des comptes, voire envisager la récupération du foncier lorsque le projet demeure durablement sans suite.
Cette exigence devrait s’appliquer à tous, entreprises nationales comme étrangères.
Le Gabon ne peut en effet prétendre accélérer sa transformation tout en laissant certaines réserves foncières demeurer inexploitées pendant des années. Le foncier public est une ressource stratégique. Son attribution doit répondre à une logique d’investissement, de création de valeur et d’intérêt général.
Sortir de la culture du locataire
Derrière l’affaire Canal+ et Airtel se profile finalement un débat plus profond : celui du modèle d’implantation des multinationales au Gabon.
Pendant longtemps, certaines grandes entreprises ont pu exercer leurs activités dans des immeubles loués, sans nécessairement inscrire leur présence dans le paysage urbain par des investissements immobiliers structurants. Cette situation n’est pas illégale en soi, mais elle mérite aujourd’hui d’être questionnée au regard des ambitions de transformation du pays.
Le Gabon souhaite attirer des investissements, développer ses infrastructures et améliorer son environnement des affaires. Cette ambition suppose également que les investisseurs contribuent à la construction du pays, au sens propre comme au sens figuré.
La demande présidentielle adressée à Canal+ et Airtel pourrait ainsi constituer le début d’une nouvelle exigence : faire du siège social un marqueur de l’ancrage territorial des grandes entreprises.
Le temps des comptes
Le message du président de la République dépasse donc les deux entreprises concernées. Il interpelle l’ensemble des acteurs économiques bénéficiant d’un espace, d’un agrément ou d’un accompagnement de l’État pour développer leurs activités.
Le Gabon ne devrait plus être seulement perçu comme un marché où l’on vient vendre des services. Il doit également être considéré comme un territoire où l’on investit, où l’on construit et où l’on laisse des infrastructures.
Canal+ et Airtel disposent désormais d’une feuille de route claire. Les parcelles sont disponibles. Le rappel présidentiel est fait. Il reste maintenant à transformer les promesses en chantiers, et les chantiers en bâtiments.
Car au-delà de leurs logos et de leurs activités commerciales, les grandes entreprises peuvent aussi laisser une empreinte durable dans le pays qui les accueille. Construire son siège, c’est finalement dire que l’on ne fait pas que passer : on s’installe, on investit et on participe à l’avenir du territoire.
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