« Quand la justice attend l’émotion présidentielle, le Gabon à l’épreuve de l’État de droit ». Par Jean Kevin Ngadi.

Message de Noël adressé au Président de la République, Brice Clotaire Oligui-Nguema, et aux Gabonais par Jean Kevin NGADI, analyste politique engagé et observateur de la vie publique gabonaise. Message dans lequel il souligne la souffrance des familles gabonaises qui peinent à joindre les deux bouts et appelle à la solidarité. Il y évoque également la disparition tragique de Cameron et la nécessité de faire la lumière sur les actes ignobles qui ont conduit à sa mort. Il critique cependant la dépendance de la justice gabonaise à l’émotion et à l’urgence médiatique, citant des exemples de cas où la justice n’a agi qu’après l’intervention du Président. Jean Kevin Ngadi plaide pour une justice indépendante, constante et prévisible, fondée sur le droit et capable de protéger les droits fondamentaux des citoyens. Il relève l’importance de réformer le système judiciaire pour restaurer la confiance des Gabonais dans leurs institutions.
« En cette période de célébration et de partage, je veux d’abord adresser mes vœux les plus sincères à Monsieur le Président de la République, Brice Clotaire Oligui-Nguema, en lui souhaitant un joyeux Noël, convaincu que ce moment est une occasion de paix, de réflexion et d’unité pour notre pays. Toutefois, il sere ait insuffisant de se limiter à un souhait protocolaire, car ce Noël résonne différemment pour des centaines de familles gabonaises qui n’ont pas de quoi acheter un repas décent, encore moins offrir un cadeau à leurs enfants. À ces familles, je dis avec une profonde empathie : recevez la paix, la force et l’espérancque vous méritez, car l’esprit de Noël est d’abord un appel à la solidarité, au réconfort et à la dignité humaine.
C’est dans ce même esprit de solidarité nationale que notre peuple a appris avec une émotion indescriptible la disparition tragique de notre fils Cameron, dont la mort ravive une douleur collective qui n’a que trop duré. Nous saluons l’engagement de l’État, qui a exprimé sa solidarité envers les familles endeuillées et donné des instructions pour que la lumière soit faite sur ces actes ignobles, identifié quatre présumés coupables et engagé les démarches judiciaires nécessaires.
Cependant, ce qui frappe aujourd’hui, c’est que ces actions judiciaires n’ont véritablement commencé à être visibles qu’après l’intervention publique du Président de la République, une séquence qui s’est répétée à plusieurs reprises dans notre pays ces dernières années.
En effet, avant l’arrivée au pouvoir du Président Oligui-Nguema, il n’était pas rare que des procureurs s’autosaisissent d’affaires importantes sans que l’exécutif n’ait exprimé publiquement une directives explicite. Aujourd’hui, trop souvent, c’est l’expression émotionnelle du chef de l’État qui déclenche la réaction institutionnelle, ce qui nous amène à nous demander si la justice gabonaise est en train de devenir trop tributaire des émotions présidentielles plutôt que fondée sur un système juridique autonome et constant.
C’est ainsi que dans l’affaire Opianga, la mise en mouvement du parquet est intervenue seulement après que l’intéressé ait publiquement contesté l’autorité présidentielle en évoquant des accords non respectés, ce qui a transformé l’affaire en une sorte de spectacle médiatique.
De même, dans l’affaire Bounda, ce vaillant soldat mort sous la torture par ses propres collègues, c’est seulement après que le Président s’est rendu auprès de la famille du disparu que le procureur s’est effectivement saisi de l’affaire et que les mesures judiciaires ont suivi.
Cette dépendance procédurale à l’émotion et à l’urgence médiatique ne se limite pas à ces cas isolés. Dans l’affaire de Cameron, la disparition a duré une semaine malgré l’ampleur des appels sur les réseaux sociaux et l’interpellation populaire, et ce n’est qu’après la prise de parole présidentielle que l’appareil judiciaire est apparu en action, illustrant une justice trop souvent réactive plutôt qu’institutionnellement proactive.
Or, une justice forte et indépendante ne devrait pas dépendre de la visibilité politique du moment, mais être capable d’anticiper, d’initier et de maintenir des enquêtes et des poursuites selon les normes du droit et les exigences de la protection des citoyens.
Le besoin d’un tel système est d’autant plus urgent quand nous considérons les données disponibles sur la perception et l’état de nos institutions. Ainsi, selon une étude récente d’Afrobarometer, seuls environ 25 % des Gabonais déclarent avoir confiance dans la police, et près de 99 % affirment qu’au moins certains agents sont corrompus, ce qui place les forces de l’ordre en tête des institutions perçues comme les plus entachées par la corruption, devant même les parlementaires et les agents des impôts.
Grâce à ces enquêtes, on apprend aussi que plus de six personnes sur dix qui ont demandé de l’aide à la police ont trouvé les procédures difficiles, lentement exécutées ou nécessitant des paiements informels, ce qui alimente un sentiment profond d’insécurité et de défiance envers l’appareil judiciaire et sécuritaire dans son ensemble.
En outre, la même enquête révèle que la vaste majorité des citoyens se sentent insuffisamment protégés dans leur propre quartier et craignent pour leur sécurité domestique, ce qui traduit un malaise institutionnel profond.
Sur le plan de l’État de droit lui-même, les indicateurs globaux reflètent un recul significatif de cette norme essentielle à toute démocratie.
Ainsi, selon l’indice du Rule of Law du World Justice Project, le Gabon se situe parmi les pays les plus mal classés au monde, figurant autour de la 122ᵉ place sur plus de 140 pays évalués, ce qui place notre système judiciaire dans une position de vulnérabilité et d’insuffisance relative par rapport aux standards internationaux de l’État de droit et de l’indépendance judiciaire.
Ce classement, qui reflète notamment la faiblesse des contraintes sur le pouvoir exécutif et l’insuffisante séparation des pouvoirs, indique que sur les dernières années, notre pays n’a pas consolidé une justice plus autonome, mais continue de faire face à des défis structurels considérables.
C’est pourquoi à l’orée de cette nouvelle année, il est plus que jamais urgent d’engager un véritable chantier de réforme judiciaire, un chantier qui fasse primer la loi sur la seule émotion politique, qui garantisse l’indépendance des procureurs et des magistrats, qui protège les droits des citoyens sans distinction, et qui construise une confiance durable entre les institutions judiciaires et la population.
Plus qu’une série de réactions circonstancielles, nous avons besoin d’une justice qui soit constante, prévisible, fondée sur le droit et capable de répondre avec efficacité aux crimes les plus odieux, notamment ceux qui touchent nos enfants, nos femmes et nos familles.
Nous devons donc exiger une justice qui ne soit pas seulement réactive aux déclarations présidentielles, mais qui fonctionne selon des normes juridiques solides, qui protège les droits fondamentaux et qui soit dotée d’une capacité institutionnelle à agir même lorsque l’émotion médiatique se dissipe.
C’est ainsi que nous pourrons convaincre notre jeunesse, nos familles et notre nation que la justice gabonaise est un pilier solide de la République, protecteur de tous les citoyens et garant de l’égalité devant la loi. »
Jean Kevin NGADI, Analyste politique engagé et observateur de la vie publique gabonaise.

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