Liberté, Dignité, Lucidité : pour un nouvel élan du contrat social sous la Vᵉ République. Par Joseph S. Perrin Ntoutoume Emane

Le Gabon à la croisée des chemins

Il est des périodes où les peuples se trouvent à la croisée des chemins, entre l’espérance d’un renouveau et la fatigue des promesses inachevées. Le Gabon traverse aujourd’hui l’une de ces heures charnières. Chacun, à sa manière, observe, questionne, espère. Et comme le disait Werner Heisenberg, physicien allemand et père fondateur de la mécanique quantique, « le simple fait d’observer modifie ce qui est observé ». Ce principe, d’abord scientifique, s’applique à merveille à la vie politique et sociale : le regard que nous portons sur notre nation n’est jamais neutre ; il agit sur elle, il la transforme; Pour le meilleur, si ce regard est lucide, informé, et empreint d’un véritable sens de responsabilité.

L’éveil intérieur comme condition de la liberté

L’histoire universelle nous enseigne que chaque libération nationale s’accompagne d’un éveil intérieur. Mustafa Kemal Atatürk, en fondant la République turque, voyait dans la libération un acte de volonté civique ; Fidel Castro, à Cuba, la concevait comme une lutte contre toute forme d’aliénation, qu’elle soit politique ou économique ; et Thomas Sankara, enfin, affirmait avec justesse que « la libération d’un peuple passe d’abord par la libération de ses mentalités ». Cette vérité résonne puissamment en nous : car aucune transformation durable ne peut se construire sans un changement profond des comportements, des habitudes, des mentalités — en un mot, sans une réforme intérieure de notre manière d’être citoyens.

La liberté : conquête et responsabilité

C’est à cette condition que la liberté prend sens. La liberté n’est pas un état, c’est un mouvement. Elle n’est pas un don, mais une conquête — et elle n’existe que lorsqu’elle s’accompagne d’une conscience éclairée. Albert Camus nous rappelait déjà que « la liberté est un fardeau aussi bien qu’un privilège ». Elle exige discernement, mesure et courage. Car être libre, c’est oser penser par soi-même, questionner, douter parfois, mais toujours dans le souci du vrai. Or, à l’ère des réseaux sociaux, où l’information se confond souvent avec la rumeur et la réaction avec la réflexion, cette exigence devient plus pressante que jamais. Trop souvent, les débats publics s’enlisent dans la cacophonie, la superficialité ou l’indignation facile. On commente sans comprendre, on juge sans lire, on réagit sans savoir. Le livre, la lecture, l’analyse se raréfient. Et pourtant, c’est dans la profondeur de la connaissance que se forge la vraie liberté.

Dignité : de la proclamation à l’expérience vécue

La liberté conduit naturellement à la dignité. Dès les premières heures du « coup de la libération », l’exécutif affirmait vouloir « rendre au Gabonais sa dignité ». Mais la dignité ne se décrète pas : elle se vit, elle s’éprouve, elle se prouve. Elle suppose que chacun retrouve sa place dans la marche de la nation, que nul ne soit réduit à l’insignifiance. Montesquieu, dans De l’esprit des lois, avertissait déjà : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Autrement dit, la dignité du citoyen repose sur un équilibre réel entre gouvernants et gouvernés, sur des institutions qui respirent, dialoguent, se contrôlent mutuellement.

Or, une Assemblée nationale à une seule coloration, loin d’encourager ce débat vital, risque, nous le craignons, d’étouffer la pluralité d’idées qui fait vivre la démocratie. Ce qui paraît être une force pour le pouvoir peut devenir, à terme, une faiblesse pour la République. Car une démocratie sans débat est une République sans respiration.

Redonner sens à la Vᵉ République

Et pourtant, alors même que nous clamons notre entrée dans la Vᵉ République, présentée comme le socle du renouveau et la promesse d’un avenir réconcilié, force est de constater que ce concept, à peine né, tend déjà à se galvauder. Partout, on l’invoque, on la cite, on la proclame — parfois comme un slogan, plus que comme un engagement. La Vᵉ République devait être le moment de la refondation, de la transparence, de la dignité retrouvée ; mais pour beaucoup de nos concitoyens, elle reste encore une idée en suspens, un horizon qui tarde à se concrétiser dans la vie quotidienne. Cette distance entre le discours et le réel, entre la promesse et le vécu, mine la confiance et alimente la lassitude. Si nous voulons qu’elle incarne véritablement une ère nouvelle, il nous faut lui redonner sens; par la cohérence, la justice et la vérité de l’action publique. Car la Vᵉ République ne prendra vie que si elle s’enracine dans un contrat social renouvelé, un pacte vivant entre gouvernants et gouvernés, entre la parole et l’acte, entre la dignité proclamée et la dignité vécue.

Le contrat social renouvelé : écouter pour agir

Ce contrat social — cher d’abord à Platon dans La République, puis réinterprété par Jean-Jacques Rousseau; repose sur une idée simple : celle d’un lien moral et politique entre ceux qui gouvernent et ceux qui obéissent, où chacun est comptable devant l’autre. Mais pour que ce lien demeure vivant, il ne suffit pas que le peuple observe, interroge, pense ou interpelle : encore faut-il qu’il soit écouté. C’est là qu’intervient cette notion précieuse, empruntée à la psychologie sociale et au management, d’écoute active; cette capacité à entendre, à comprendre et à reformuler les attentes de l’autre avant d’agir. Car un peuple qui parle sans être entendu finit toujours par se taire ou se détourner.

Lucidité et conscience collective

Dans Une histoire politique des intellectuels, Alain Minc évoque ce devoir de lucidité, cette responsabilité qui incombe à ceux qui savent ou prétendent savoir : éclairer sans dominer, éveiller sans moraliser. On y retrouve aussi ce qu’il appelle la « condamnation platonique » : ces quelques voix qui s’élèvent pour critiquer ou s’indigner, mais sans jamais prendre position clairement, sans engager d’action réelle pour orienter les gouvernants dans le bon sens.

Mais la lucidité ne se limite pas à pointer les lenteurs ou les inerties du pouvoir. Elle inclut également la compréhension du temps nécessaire à la mise en œuvre des décisions et des projets; le temps de la promesse, le temps de l’action, et le temps de l’administration. C’est dans ce rythme qu’un regard lucide peut observer, analyser et, si nécessaire, réajuster : identifier des retards, détecter des malfaçons, proposer des ajustements. Une société lucide sait mesurer ce temps et l’utiliser pour veiller à ce que les projets, une fois réalisés, produisent réellement leurs fruits pour la population. Cette lucidité dynamique permet ainsi une interaction constructive entre gouvernants et gouvernés, où critique et ajustement ne sont pas opposés, mais complémentaires.

La lucidité impose aussi de reconnaître ce qui a été fait ; routes, écoles, infrastructures, grands projets; et d’en tirer la juste appréciation : reconnaître à César ce qui est à César.

Ce juste regard permet de célébrer les avancées concrètes tout en maintenant l’exigence de vigilance sur ce qui reste à accomplir, et sur les ajustements nécessaires pour que l’action publique porte pleinement ses fruits.

Cette lucidité-là, la nation entière doit désormais se l’approprier. Elle seule permet de faire naître une conscience collective, cette conscience qui observe sans complaisance, mais sans cynisme non plus;  une conscience claire, non pour accuser, mais pour construire.

L’espoir comme moteur de l’action

Et c’est ici que naît l’espoir. Nous avons conscience des défis à surmonter, parce que nous savons d’où nous partons. Rien ne se fera par magie, mais tout peut se faire par volonté. Cet espoir doit être nourri, entretenu, protégé, car il constitue ce souffle d’espérance qui ne doit jamais s’éteindre. L’espoir existe, il ne se marchande pas. Et la somme des espérances de tout un peuple constitue une force incommensurable, invisible, mais d’une puissance insoupçonnée.

Comme l’écrit l’essayiste américaine Rebecca Solnit, dans Hope in the Dark, traduit en français par L’espoir dans l’obscurité, l’espoir n’est pas une illusion naïve, mais « la reconnaissance des incertitudes de l’avenir, et la conviction que nos actes peuvent encore infléchir son cours ».

Cet espoir-là est action. Il est courage. Il est vie. Il est la respiration même de la République.

Liberté, dignité, lucidité : les piliers d’un nouvel élan national

Ainsi, liberté, dignité et lucidité ne sont pas de simples mots d’ordre. Ils forment les piliers d’un nouvel élan national. Si les dirigeants ont le devoir d’agir avec intégrité et constance, le peuple, lui, a celui de veiller, de comprendre, d’espérer;  activement. Car une République ne se maintient que par le double souffle de la responsabilité et de l’espérance.

Et c’est peut-être là, dans cette alliance fragile mais féconde entre gouvernés et gouvernants, entre le regard lucide et la main tendue, que se jouera enfin la promesse de la Vᵉ République : celle d’un peuple debout, libre et digne, maître de son destin.

 

Paul Essonne

Journaliste

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