« Il est des épisodes qui révèlent, au-delà de la simple anecdote, la profondeur des fissures morales au sommet de l’État. L’affaire Gervais Oniane, Haut-Représentant personnel du Président de la République, en est une.
Le 30 octobre dernier, à Ntoum, celui qui se prévaut de la confiance directe du Chef de l’État s’est livré à une scène publique d’une rare vulgarité, s’en prenant à la ministre d’État Camélia Ntoutoume Leclercq, jusqu’à moquer son apparence physique, provoquant une réaction obscène de la foule. Cette scène, documentée par La Loupe, dépasse le registre de la simple insolence, elle touche au cœur de la morale publique.
Car insulter un ministre d’État, c’est insulter la République qu’il incarne.
Représenter le Chef de l’État n’est pas un privilège, mais une mission. C’est incarner, par la retenue et le langage, l’image de la République. Lorsque celui qui parle au nom du Président insulte une ministre d’État, il ne blesse pas seulement une personne, il abîme l’institution, il souille la fonction qu’il prétend honorer.
L’incident de Ntoum n’est pas qu’une «sortie de route» , c’est une trahison morale du mandat confié. La vulgarité d’un représentant est la vulgarité du pouvoir qu’il symbolise.
Le président Oligui Nguema aime à se référer au général De Gaulle, au gaullisme et à sa rigueur d’État. Mais, monsieur le président Brice Clotaire Oligui Nguema , De Gaulle n’était pas seulement un homme de posture, il était un homme de principes. Quand un ministre, fût-il populaire, manquait de respect ou de réserve, De Gaulle le congédiait sans état d’âme, convaincu que l’autorité du chef se juge à sa capacité de punir ses proches.
En effet, il congédia Jacques Soustelle, ministre d’État, pour opposition à sa politique algérienne, et écarta temporairement Pierre Messmer, ministre des Armées, pour insubordination publique, avant de le rappeler. Ces gestes montrent que la loyauté à l’État prime sur l’amitié ou l’ego, et que le pouvoir s’exerce avec rigueur morale, non complaisance. Monsieur le président, on ne peut pas être gaulliste dans les symboles et laxiste dans la morale.
Un Chef se juge à la dignité de ceux qu’il choisit. Et lorsqu’un collaborateur confond proximité avec supériorité, c’est au Chef de rétablir l’ordre.
Gouverner, c’est filtrer. Et à ce niveau, punir un proche n’est pas un geste de rupture, c’est un acte de loyauté envers la République.
Dans sa diatribe, M. Oniane a osé prétendre que sa fonction serait « supérieure à celle d’un ministre » et « comparable à celle d’un Vice-Président ». Cette déclaration traduit une méconnaissance grave du droit public gabonais.
Le ministre d’État, nommé par décret présidentiel en application de l’article 25 de la Constitution gabonaise, exerce des prérogatives exécutives et politiques : il participe au Conseil des ministres, signe des actes réglementaires, dirige l’exécution des politiques publiques dans son secteur, supervise l’administration de son département, et représente l’État dans ses relations nationales et internationales. Il dispose également d’un rang protocolaire supérieur aux autres membres du cabinet présidentiel( dont Haut représentant du personnel du Chef de l’État), ce qui garantit sa légitimité institutionnelle face aux collaborateurs du Chef de l’État.
Le Vice-Président de la République est prévu par la Constitution (articles 13 et 14). Il est nommé par le Président, mais fait partie du pouvoir exécutif, et assure la continuité de l’État en cas d’empêchement temporaire du Chef de l’État. Sa position est clairement définie dans l’ordre protocolaire et il dispose d’attributions légales encadrées par la Constitution et les décrets d’application.
Le Haut-Représentant personnel du Chef de l’État, en revanche, n’a aucune base constitutionnelle. C’est une fonction créée par décret, à valeur strictement symbolique et consultative. Elle ne confère aucune autorité exécutive, aucune prérogative hiérarchique, ni aucun pouvoir de substitution. C’est une charge de représentation, non une fonction d’État.
D’un point de vue juridique et administratif, le Haut-Représentant n’est ni un membre du Gouvernement, ni un dépositaire du pouvoir exécutif, encore moins un équivalent du Vice-Président.
Prétendre le contraire relève d’une usurpation de statut et d’une incompréhension du droit républicain.
En clair, un ministre d’État commande, le Haut-Représentant accompagne.
Et dans la République gabonaise, le droit précède toujours la faveur.
Monsieur le Président, l’histoire attend votre geste. La scène de Ntoum n’a pas seulement révélé une arrogance, elle a exposé un désordre moral au sommet.
Le peuple, qui croyait en la restauration de la discipline et de la décence, observe désormais votre réaction.
Monsieur le Président, souvenez-vous que l’histoire retiendra moins vos discours que vos silences. Si la morale ne gouverne pas vos nominations, l’indiscipline gouvernera votre héritage. Car à force de protéger les proches, on finit par trahir le peuple.
Et à force d’épargner les arrogants, on finit par affaiblir les vertueux. Le pays n’a pas besoin de courtisans en mission, mais de serviteurs en action. Et cette différence, seul le Chef peut l’incarner.
En guise d’avertissement républicain, le succès, écrivait Raymond Mbeng, est la valeur personnelle multipliée par les circonstances. Madame Ntoutoume Leclercq a démontré dans cet épisode la valeur par la retenue. M. Oniane, lui, n’a démontré que la petitesse.
À l’aube de la Ve République, la République a besoin d’hommes d’honneur, non de fiefs d’ego.
Le Gabon se refonde d’abord par les actes, ensuite par les mots. Et si la morale quitte le Palais, c’est la confiance du peuple qui s’en ira avec elle. »
Jean Kevin Ngadi, analyste politique et observateur de la vie publique gabonaise.

