Le Gabon est une terre d’accueil. Depuis des décennies, des hommes et des femmes venus d’ailleurs y ont trouvé ce que leur pays d’origine ne pouvait parfois pas leur offrir : un espace pour entreprendre, travailler, bâtir et réussir.
« Nous n’avons jamais fermé cette porte et nous ne proposons pas de la fermer. Mais il existe une question que nous avons le droit de poser, sans haine, sans xénophobie et sans procès d’intention : lorsqu’un homme devient immensément riche au Gabon, que doit-il à la terre qui lui a permis de le devenir ? Cette question devient encore plus légitime lorsque certains de ceux qui ont bâti leur fortune ici investissent massivement dans leur terre d’origine, y construisent des écoles, des centres de santé, des points d’eau, des infrastructures et des équipements collectifs, alors que leur terre d’adoption semble beaucoup moins bénéficier de la même générosité.
Prenons le cas de Seydou Kane, non pas pour faire son procès, mais parce que son parcours pose précisément cette question. Arrivé au Gabon en 1985 , il y a développé ses activités, notamment dans le BTP, jusqu’à devenir l’un des hommes d’affaires les plus importants du pays.
Il a obtenu, à travers ses entreprises, d’importants marchés publics et son groupe CITP participe encore à des projets majeurs d’infrastructures, dont la réhabilitation de l’axe Bifoun-Lambaréné, évaluée à 45,6 milliards de FCFA, et la route Ntoum-Cocobeach, évaluée à 68,8 milliards de FCFA. Seydou Kane est aujourd’hui Gabonais . Il l’a lui-même affirmé : il disait être devenu Gabonais par amour pour ce pays et non par opportunisme. Alors posons simplement la question : après plus de quarante ans de présence et de réussite au Gabon, quelle est aujourd’hui l’œuvre sociale durable que cet homme a laissée au Gabon à la hauteur de ce qu’il a pu réaliser ailleurs ?
Car au Mali, les réalisations rapportées sont nombreuses et concrètes. Dans son village de Madina Alahery et sa région d’origine, il a notamment contribué à la construction et à l’équipement d’une école, d’un centre de santé, d’un réseau d’adduction d’eau, à l’électrification du village, à la construction d’une mosquée et d’un barrage permettant l’irrigation et le maraîchage. Des sources rapportent également qu’il a pris en charge pendant plusieurs années les impôts de son village et soutenu régulièrement les populations locales. Il faut reconnaître ces réalisations.
Elles sont utiles, concrètes et dignes d’être saluées. Mais elles rendent aussi la question gabonaise encore plus légitime : pourquoi cette même ambition philanthropique ne produirait-elle pas ici, au Gabon, des écoles, des centres de santé, des forages, des équipements sportifs ou des programmes de formation pour les jeunes Gabonais ? Si le Gabon est véritablement devenu sa patrie, pourquoi ne pas y reproduire une partie de ce qui a été réalisé dans son village natal ?
Le FDR ne demande à aucun entrepreneur de renier ses origines. Nous ne demandons à personne de choisir entre son pays de naissance et son pays d’adoption. Nous demandons simplement que l’attachement à l’un ne devienne pas l’indifférence envers l’autre. Et cette exigence ne devrait d’ailleurs pas concerner uniquement Seydou Kane.
Elle doit interpeller tous ces grands opérateurs économiques, gabonais ou devenus gabonais, qui ont construit une partie considérable de leur fortune grâce au marché, aux consommateurs, aux infrastructures et à la commande publique de notre pays. Nous devons être capables de leur demander : combien de jeunes avez-vous formés ? Combien de PME gabonaises avez-vous accompagnées ? Combien d’écoles avez-vous construites ? Combien de centres de santé, de forages, de bibliothèques, de centres de formation ou d’infrastructures sportives avez-vous financés ? La réussite économique ne peut pas être seulement mesurée à la taille d’une fortune. Elle doit aussi se mesurer à la trace laissée dans la société.
Il y a ici un enjeu plus large encore : celui de la circulation de la richesse. Le problème n’est pas qu’un entrepreneur envoie de l’argent à sa famille ou investisse dans son pays d’origine. Le problème commence lorsque la richesse produite au Gabon repart massivement sans contribuer suffisamment à la transformation de notre propre économie.
Les transferts internationaux sont légitimes et nécessaires, mais ils doivent être transparents et correctement encadrés. Le Gabon et la CEMAC doivent pouvoir mieux distinguer les transferts familiaux ordinaires, les investissements productifs, les opérations commerciales et les sorties importantes et répétées de capitaux. Notre souveraineté économique ne consiste pas à empêcher l’argent de circuler ; elle consiste à faire en sorte qu’une part suffisante de la richesse créée chez nous reste utile à notre pays.
C’est pourquoi le FDR défend une idée simple : le Gabon doit passer d’une logique d’accueil à une logique de réciprocité économique. Tout investisseur doit pouvoir réussir chez nous, mais notre politique publique doit aussi encourager ceux qui réussissent à réinvestir dans le pays : soutien aux fondations d’entreprise, mécanismes d’incitation fiscale pour les investissements sociaux vérifiables, obligation de sous-traitance et de formation locale sur certains grands marchés, développement des PME gabonaises et meilleure transparence sur les bénéficiaires économiques des grands contrats publics. Nous ne voulons pas chasser ceux qui créent de la richesse. Nous voulons que la richesse créée au Gabon crée davantage de richesse pour le Gabon.
Alors oui, le Gabon restera une terre d’accueil. Mais il doit aussi devenir une terre où l’on comprend que réussir ici crée une responsabilité ici. Être Gabonais, ce n’est pas seulement posséder un passeport, résider à Libreville ou déclarer son amour pour le pays.
C’est aussi laisser quelque chose derrière soi. Une école. Un forage. Un centre de santé. Une entreprise qui fait vivre des familles. Un jeune qui a appris un métier. Une route. Une compétence transmise. Une communauté qui avance. Voilà la question que nous posons, sans haine et sans distinction d’origine : le Gabon vous a-t-il permis de réussir ? Alors, qu’allez-vous construire pour le Gabon ? »
ANGOUE ADZIRE Gaudry
Secrétaire Général du Forum pour la Défense de la République (FDR)
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