« Ils avaient juré…Puis ils ont changé de camp » dixit Eugène Endama.

« Il fut un temps où la parole d’un homme public au Gabon scellait un destin. Elle engageait l’honneur, la mémoire, la trajectoire d’une vie. Elle liait un homme à sa parole comme à son ombre. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’un souffle, un outil réversible, une promesse jetée au vent dans un système où tout se négocie, même les convictions. La parole politique se donne, se reprend, se contredit, se monnaye. Et le peuple, désabusé, observe ce bal des volte-face sans colère, comme s’il s’était résigné à l’idée que l’inconstance est devenue la règle du jeu.
Notre histoire récente en regorge : des ministres qui claquent la porte au nom de la morale et qu’on retrouve, quelques mois plus tard, assis autour de la même table du Conseil ; des opposants farouches devenus conseillers dociles ; des voix de la société civile, jadis intraitables, qui rejoignent sans explication ceux qu’elles dénonçaient hier. Chaque génération rejoue la même pièce : la rupture spectaculaire, puis le retour discret ou triomphal dans le giron du pouvoir. Partir, c’est risquer l’exil politique. Revenir, c’est obtenir le pardon et la protection. Entre les deux, la parole s’efface comme une écriture sur le sable.
Le reniement, jadis caché, est désormais assumé, filmé, diffusé. Il se célèbre au nom de la “réconciliation nationale”, formule magique qui absout tout : les critiques d’hier, les trahisons, les revirements. La parole, vidée de son poids moral, devient un instrument d’opportunité. Elle ne s’inscrit plus dans le temps long, mais dans l’instant utile. On parle pour rester visible, pour garder une place, pour survivre à la prochaine recomposition. Le discours n’est plus un engagement : il est un refuge.
Derrière ces conversions, il y a une peur plus profonde : celle de l’exclusion, de la marginalité, de la perte d’accès aux ressources. Dans un État où le pouvoir reste le principal canal de distribution, rompre peut signifier disparaître. Beaucoup préfèrent alors se renier plutôt que se taire, se rallier plutôt que se perdre. La survie devient la seule idéologie.
Le peuple, lui, observe avec une ironie triste. Dans les maquis de Nzeng-Ayong, le marché de Lambaréné  ou les salons de coiffure de Potos, on commente, on devine à l’avance qui sera le prochain à “revenir au village”,  » à la maison du père ». La politique, vidée de ses repères, ressemble à un théâtre d’ambitions personnelles. Et quand la parole publique n’a plus de valeur, c’est le lien démocratique qui se défait. Pourquoi croire aux programmes, aux promesses, aux réformes, si tout peut être démenti demain ? Le peuple ne se révolte plus ; il s’éloigne. L’abstention, l’indifférence, le sarcasme deviennent des formes de résistance silencieuse.
Ce phénomène dépasse les individus. Il plonge ses racines dans une culture politique où la loyauté se confond avec la soumission, et la dissidence avec la trahison. On change de camp, mais rarement de conviction. La parole, détachée de toute cohérence idéologique, se réduit à un outil de positionnement. D’où ce vide, ce sentiment d’usure, cette impression que plus rien n’engage ni ne dure .Face à cette absence d’éthique, les discours deviennent interchangeables, les hommes se confondent, et la confiance s’éteint
Pourtant, aucune démocratie ne survit sans confiance, et aucune confiance ne se construit sans constance. Tenir sa parole, c’est respecter le peuple. Renier ses engagements sans explication, c’est mépriser son intelligence. La grandeur d’un leader se mesure à sa fidélité à ses principes, surtout quand les circonstances se retournent. Dans un pays en quête de repères, la parole publique ne doit pas être un vêtement d’occasion, mais une empreinte durable, celle de la vérité, de la cohérence et de la dignité. Elle engage, elle marque, elle lie ».
Eugène Endame- Acteur de la société civile.

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