Justice à deux vitesses : quand les victimes croupissent, et les bourreaux se promènent à Londres

Au Gabon, la justice semble avoir deux visages : sévère et implacable pour certains, étrangement indulgente pour d’autres. Le cas de Brice Laccruche Alihanga (BLA) illustre cette fracture. Revenu volontairement au pays pour affronter ses juges, l’ancien directeur de cabinet d’Ali Bongo a été lourdement condamné, alors que ceux qui l’ont persécuté, spolié et emprisonné par le passé se tiennent à l’abri, loin de toute procédure judiciaire, dans un exil doré.

Ce contraste saisissant met en lumière une iniquité profonde. D’un côté, un homme qui, quelles que soient les accusations portées contre lui, a choisi de répondre devant la justice de son pays ; de l’autre, ses anciens bourreaux – Nourreddin Bongo Valentin, Sylvia Bongo et plusieurs de leurs proches collaborateurs – qui fuient toute comparution, préférant la quiétude de Londres et d’autres capitales européennes. Cette fuite interroge sur le courage moral et le respect des institutions.

La posture de BLA, revenant affronter ses juges, peut être interprétée comme un acte de dignité personnelle et de foi dans le droit. En revanche, l’absence de ses persécuteurs, qui furent pourtant les architectes d’un système répressif, témoigne d’une lâcheté évidente. Eux, qui ordonnaient les arrestations arbitraires et accaparaient les biens d’autrui, se tiennent aujourd’hui à distance, échappant aux convocations et aux mandats.

Ce déséquilibre judiciaire alimente l’idée que la justice gabonaise fonctionne à deux vitesses : rapide et sévère contre certains, étrangement lente ou impuissante face à d’autres, surtout lorsqu’ils bénéficient de réseaux et de ressources à l’international. Le message envoyé à l’opinion publique est désastreux : la responsabilité ne pèse pas également sur tous, et les puissants peuvent échapper au jugement en se réfugiant hors des frontières.

L’affaire pose aussi une question de souveraineté. Comment un État peut-il prétendre restaurer la confiance de ses citoyens si ceux qui ont abusé de leurs fonctions continuent de se soustraire à la justice nationale ? Les accords de coopération judiciaire et les demandes d’extradition devraient être activés avec vigueur, afin que nul ne puisse se croire au-dessus des lois, qu’il réside à Libreville ou à Londres.

Face à cette situation, le plaidoyer pour une justice équitable prend tout son sens. Une nation qui aspire à tourner la page de décennies d’impunité doit juger tous les responsables, sans distinction ni traitement de faveur. Le courage de BLA à affronter ses juges ne doit pas masquer la nécessité impérieuse de voir comparaître, eux aussi, ceux qui se dérobent aujourd’hui. Sans cette exigence, le Gabon risque de perpétuer l’injustice qu’il prétend combattre

Paul Essonne

Journaliste

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